
LE DERNIER BOURRICOT A SALI
Nicolas Raljevic
Octobre 2026
LE DERNIER BOURRICOT À SALI
Libre adaptation théâtrale d'un motif insulaire dalmate
Personnages :
DARKO : ancien maire du village, écarté depuis plusieurs années, il aimerait retrouver la place à la mairie.
ANDREJ : le maire actuel, propriétaire d'une quincaillerie moderne qui connaît un fort développement depuis l'explosion touristique du village et les travaux qui s'y rapportent. Candidat déclaré aux prochaines élections municipales.
VEDRAN : petit paysan et pêcheur du village.
JOSIP : villageois, propriétaire d'une grande maison dont il loue des appartements aux touristes.
MILKA : villageoise employée à la sardinerie du village.
MIRANDA : villageoise qui vivote de travaux ménagers et de ses maigres cultures.
MIROSLAV : retraité
LE CURÉ
UN SERVEUR
UN TOURISTE
UN ENFANT DE CHŒUR
SCURO, l'âne.
Sali, petit village dalmate sur l'île de Dugi Otok, station balnéaire en fort développement depuis quelques décennies avec marina, commerces, bars-restaurants, hébergements touristiques... Des élections municipales doivent se tenir prochainement.
ACTE UN
SCÈNE 1
(On entend sonner le glas. Lumière progressive. Face à nous, au centre de la scène, un cercueil, une tablette à côté avec une chandelle, une petite couronne de fleurs au pied de la tablette. Des chaises disposées autour).
(Darko entre. Il s'approche du cercueil, s'arrête devant, nous tourne le dos, prend le rameau d'olivier dans le verre d'eau sur la tablette et en asperge la bière d'un signe de croix. Il repose le rameau dans le verre et se recueille quelques instants).
DARKO : Que la terre noire te soit légère, vieux.
(Puis il se dirige vers une chaise et s'assoit, se croise les bras).
(Quelque temps de silence).
(Arrive Andrej. Il fait en entrant un petit signe de la tête à Darko, s'approche à son tour du cercueil et reproduit machinalement la scène précédente).
ANDREJ : Amen !
(Il se rend auprès de Darko et s'assoit à son tour).
(De nouveau, quelque temps de silence).
DARKO : 97 ans, c'est sûr, c'est un bel âge... Mais tout de même.
ANDREJ : Il a bien tenu jusque-là. C'est qu'il était coriace le vieux !
DARKO : Le dernier de sa génération au village.
ANDREJ : Une vie saine. Toujours son quart de rakija au matin et ses deux verres de vin aux repas. Il répétait que c'était la seule médecine qui vaille.
DARKO : Ça réussit pas pourtant à tout le monde.
ANDREJ : C'est pour moi que tu dis ça ?
(Au même moment entre Vedran. Signe de la tête aux deux autres. Signe de croix au cercueil en se lamentant. Puis il rejoint les chaises et s'assoit avec eux).
VEDRAN : Et voilà. Pour lui c'est terminé. C'est nous les prochains.
ANDREJ (il lui fait les cornes) : Porca miseria, tu n'as vraiment pas mieux à nous proposer ?
VEDRAN : Quand c'est la vérité !
(Un temps).
DARKO : Il n'y a pas grand monde pour l'accompagner. C'est moche.
VEDRAN : Il n'avait plus personne. À part nous... et encore.
DARKO : Faut dire qu'il était pas toujours facile non plus.
ANDREJ : C'est vrai. Jamais un verre à offrir...
DARKO : Nous y voilà.
ANDREJ : Quoi ?
DARKO : Non, rien.
ANDREJ : N'empêche que c'était une vraie tête de mule !
VEDRAN : En parlant de mule... en fait, il ne causait à personne à part à son Scuro.
(Un temps).
DARKO : Mais... qui va s'en occuper maintenant ?
VEDRAN : S'occuper de quoi ?
DARKO : Mais de Scuro !
ANDREJ : Bah, comment on a fait jusque-là ? Il y aura bien quelqu'un pour l'emmener dans la montagne, lui bander les yeux, et boum, un coup de massette sur le crâne, on n'en parle plus.
(Silence).
VEDRAN : Pauvre bête. C'est quand même pas humain de finir comme ça.
ANDREJ : Eh, qui a encore besoin d'un âne aujourd'hui ? Ça coûte plus en fatigue et en entretien qu'une voiture.
(Silence).
(Le curé entre accompagné d'un enfant de chœur. Les hommes se lèvent).
LE CURÉ (signant le cercueil) : In nomine patris et filii et spiritus sancti...
TOUS : Amen !
(fondu de lumière et silence).
SCÈNE 2
(Criaillements de mouettes. Le lendemain, au port, attablés à une terrasse de café)
DARKO : Moi, ce que je dis, c'est que quand j'étais maire, je ne me serais jamais abaissé à cela. C'est faire offense à un mort que de se débarrasser de ce qu'il nous a laissé !
JOSIP : Tu n'exagères pas un peu, dis ?
DARKO : Rien du tout. Une offense, je dis. Pire : une insulte... et même une violence.
VEDRAN : Je suis d'accord, per Dio. Le vieux n'aurait jamais permis qu'on tue son âne.
DARKO : Évidemment ! S'il avait voulu le tuer, il l'aurait fait lui-même.
JOSIP : Je dis pas. Mais un âne... c'est presque comme un enfant. S'en occuper, c'est du boulot aussi.
DARKO : C'est pas l'âne le problème, c'est ce qu'il représente !
JOSIP : Ce qu'il représente ?
VEDRAN : Oui, c'est vrai.
JOSIP : Tu dis c'est vrai, mais tu sais toi ce qu'il représente ?
DARKO : Je vais te le dire moi, ce qu'il représente. L'âne, eh bien... l'âne...
JOSIP : Oui, j'attends, dis-moi donc si tu sais.
DARKO : Eh ben, l'âne il ne représente pas qu'un âne.
VEDRAN : Ça c'est vrai, oui.
JOSIP : Eh, c'est vrai, sfigato ! Alors tu vas me le dire ce qu'il représente, oui ou non ?
DARKO : Je vais te le dire... L'âne, il représente... un symbole.
JOSIP (après un temps) : Un symbole ?
DARKO : Oui, parfaitement : un symbole.
VEDRAN : Un symbole, c'est ça, oui.
JOSIP : Mais le symbole de quoi ?
DARKO : Le symbole de ce que nous sommes.
VEDRAN : Quoi, tu veux dire que nous sommes des ânes ?
DARKO : Oh, idiota, l'âne il représente notre histoire, nos traditions, nos ancêtres.
JOSIP : Je ne comprends pas.
DARKO : C'est bien ça qu'est grave. Depuis toujours, le village s'est construit avec et grâce aux ânes. Toi-même, ta famille en avait deux, c'est pas vrai ?
JOSIP : Oui, et alors.
DARKO : Sans eux, jamais tes parents et tes grands-parents n'auraient pu bâtir ce qu'ils ont bâti et exploiter les champs comme ils l'ont fait.
VEDRAN : Ça c'est vrai.
JOSIP : C'est vrai, c'est vrai... Toi, tes parents, ils n'en avaient pas des ânes, et ils ont survécu, non ?
VEDRAN : Moi, c'est pas pareil.
JOSIP : Et pourquoi c'est pas pareil ?
VEDRAN : Parce que nous on élevait des chèvres. Pas besoin d'ânes pour travailler avec les chèvres.
JOSIP : Eh, va, tu m'en fais une belle de chèvre !
DARKO : Moi, je dirais que cet âne... c'est tout ce qui reste de l'âme du village. Et ce ne sont pas les Saljske užance qui diront le contraire.
VEDRAN : Voilà, comme les chèvres.
DARKO : Maintenant, même pour les fêtes du mois d'août, il nous faut importer des montures des villages voisins. En quelques années on ne reconnaît plus rien tellement ça a changé. C'est plus nos habitudes, ça. Pour un peu, on se croirait en ville.
VEDRAN : C'est vrai ! Tiens, les voitures, elles font peur aux chèvres.
JOSIP : Tu nous fatigues avec tes chèvres. C'est le progrès, c'est partout pareil. Et pour les fêtes, les ânes, on les emprunte maintenant aux autres villages et on peut bien continuer comme ça.
DARKO : Le progrès, c'est pas de perdre tout ce qu'on a été et tout ce que nous devons à nos anciens.
VEDRAN : Et aux ânes.
JOSIP : Mais c'est bien toi, Darko, quand tu étais maire, qui as fait goudronner la route de la montagne.
DARKO : Pour les ânes.
JOSIP : Pour les camions.
DARKO : Pour les deux.
JOSIP : Moi, j'y vois que des camions. Par ailleurs, à l'époque, ça ne te posait pas tant de problèmes le progrès.
DARKO : Moi ?
JOSIP : Eh, qui d'autre ! Alors, ça ne t'empêchait pas de dormir les traditions du village.
DARKO : C'est pas la question. Les ânes, ils ont travaillé avec nous depuis toujours. Aujourd'hui, on n'en a plus besoin alors on s'en débarrasse. C'est pas juste. Cet âne-là, c'est le dernier. Il faut faire quelque chose.
JOSIP : Et tu veux faire quoi ?
DARKO : Je sais pas encore. Mais le village n'est plus le même depuis ces dernières années. Des touristes partout ! Ça te speak english et sprechen deutsch dans tous les coins et recoins, et personne ne se demande plus qui nous sommes, d'où nous venons et où nous allons.
VEDRAN : Ça aussi c'est vrai. Ce qu'il dit là, le speak deutsch et le sprechen english...
JOSIP : Nous sommes des villageois, nous venons de la terre et de la mer et nous allons vers le monde. Et la porte de ce monde, pour nous, c'est le tourisme.
DARKO : Mais ton monde, il efface ce que nous avons toujours été. Cet âne, c'est le dernier espoir de ne pas oublier notre passé. C'est pour ça qu'il faut le sauver !
JOSIP : Et moi je dis que c'est beaucoup trop pour un seul âne.
DARKO : Beaucoup trop, tu dis ? Eh, pas si snous voulons rester authentiques.
JOSIP : Authentiques ?
DARKO : Oui, authentiques.
VEDRAN : Je suis authentique, moi ?
JOSIP : Oh, Vedran, c'est certain, et il y a personne de plus authentique que toi dans ce village de fous.
(Un temps).
SCÈNE 3
(Puis apercevant deux villageoises qui viennent de s'asseoir à une table)
DARKO : Eh, les filles, vous trouvez pas que le village il a changé, vous ?
MILKA : Et pourquoi tu nous demandes ?
DARKO : Je le demande pour savoir si vous êtes heureuses de la vie que vous vivez aujourd'hui.
MIRANDA : Et voilà que tu t'intéresses maintenant à ma vie ?
VEDRAN : C'est parce que le maire il veut tuer l'âne du vieux Petar.
MILKA : En quoi cet animal il a à voir avec ma vie à l'usine ?
VEDRAN : Il a à voir parce que c'est le dernier âne du village.
MILKA : Le dernier âne ? Et alors ?
VEDRAN : Et alors c'est un symbole.
MIRANDA : Eh, dis-moi, Vedran, tu es déjà soûl ?
(Andrej arrive et s'installe à une table).
DARKO : Vedran, merci... mais tais-toi. La question n'est pas l'âne.
MILKA : Alors c'est quoi la question ?
DARKO : La question c'est que certains voudraient un peu trop vite tout changer à leur profit sans consulter les autres.
MIRANDA : Moi, je ne comprends pas ce que tu dis.
ANDREJ : C'est vrai ça. Sois plus clair.
DARKO : Ce que je veux dire, c'est que Scuro, c'est l'âne qui cache la forêt, car en fait, c'est toute notre histoire qui est en train de disparaître. Vous voyez chaque année que les touristes sont de plus en plus nombreux et notre village devient chaque jour un peu plus le leur et un peu moins le nôtre.
VEDRAN : Et notre vie aussi !
ANDREJ : Ah, c'est donc ça qui te chatouille. Finalement l'âne n'est qu'un prétexte. Tu viens ici pour faire une nouvelle fois la révolution ! Quoi, tu trouves qu'on vit moins bien aujourd'hui qu'avant ?
MILKA : Eh, il a pas que tort. La vie était quand même plus facile avant. Et les cadences étaient moins dures à la chaîne.
ANDREJ : C'est le marché, la concurrence qui veut ça...
MIRANDA : Bah oui, les prix n'arrêtent pas d'augmenter. L'électricité, le gaz, le téléphone... Et pendant l'été, faire les courses, j'en parle même pas.
JOSIP : Je ne suis pas tout à fait d'accord.
MILKA : Eh, toi, bien sûr, tu te remplis les poches avec les touristes pendant qu'on trime pour des prunes.
(Miroslav arrive et reste debout à suivre la conversation).
DARKO : C'est pour cela que l'âne doit faire...
ANDREJ (le coupant) : Écoutez, le tourisme, tout le monde en profite, chacun à son niveau...
MIRANDA : C'est sûr, mon frère travaille chez toi et moi je fais les ménages dans les chambres que loue Josip. C'est pas pour autant qu'on vit mieux avec ce que vous nous donnez. C'est même vraiment pire qu'avant.
ANDREJ : Quoi ? Vous préférez le retour des communistes, c'est ça ?
MILKA : Au moins, je mangeais de la viande quand ils étaient là.
DARKO : Mes amis, il faut que nous...
MIROSLAV (le coupant) : Mais c'est quoi la question ?
MIRANDA : La question, c'est qu'aujourd'hui certains se gavent et s'enrichissent au détriment des autres. Qu'ils gagnent de l'argent, c'est une chose, mais que nous en subissions les conséquences au quotidien, c'en est une autre ! C'est pas cette vie-là que nous voulions.
(Silence).
MIROSLAV : Moi, je suis vieux maintenant, mais si j'étais jeune aujourd'hui, c'est sûr, je resterais pas au village !
DARKO : Attendez... je...c'est... ça ne peut plus durer : il faut que ça change !
MILKA : Voilà, c'est ce que je voulais dire.
JOSIP : Eh bien, partez ! Ce n'est pas nous qui vous empêchons.
MIRANDA : Oh ! Ça te ferait plaisir, hein ? Et qui ferait alors tes chambres pour ce que tu me donnes ?
MILKA : Quoi ? Vous nous poussez dehors !
JOSIP : Personne vous interdit de vivre comme il y a un siècle. Nous, nous avons développé le village. Et vous, qu'est-ce que vous avez fait ?
MIRANDA : Nous, on a travaillé pour que tu puisses t'enrichir en le développant !
ANDREJ : Je perds mon temps ici. Je savais bien que cet âne nous attirerait des problèmes.
JOSIP : Oui, moi non plus, je reste pas là avec ces gauchistes, ça vaut mieux.
(Il s'en va, suivi de Josip).
MILKA (criant après eux) : Eh, c'est facile de partir pour vous, vous pouvez toujours revenir. Mais nous ?
(Un temps).
DARKO : Voilà, tout est dit. Et c'est pour ça que j'ai décidé de présenter ma candidature à la mairie du village.
(Un temps).
(Noir).
SCÈNE 4
(Vedran apparaît avec Scuro qu'il traîne au bout d'une corde. Il le place face au public.)
VEDRAN : Eh mon pauvre ami, tu as bien de la chance de ne pas comprendre tout ce qui se passe autour de toi... D'ailleurs, je ne suis pas sûr de bien comprendre moi-même. Faut dire que t'es le premier symbole en chair et en os que je rencontre... Et moi qui croyais que tu étais qu'un âne... Bah, on verra bien quel chemin les choses prendront.
(Il attache l'âne et le laisse sous les yeux du public).
(Silence quelque temps).
(Voix off).
SCURO : Qu'est-ce que je fais là ?...
Et c'est qui ces gens ?...
Pourquoi ils me regardent comme ça ?...
(Un temps).
Et lui là, avec sa tête de chou, il veut quoi ? Il m'a jamais vu ?... Bah, je préfère avoir ma tête que la sienne. Même avec de longues oreilles, on ne peut pas avoir l'air plus bête.
Tiens, y a aussi celle qui venait en cachette voir le vieux à la maison la nuit... Elle en a trouvé un autre, on dirait ? Bah, dis donc, elle ne s'ennuie pas.
Et c'est moi qu'on traite de bête.
Et il est là aussi, l'autre qui met mes crottes sous verre pour les vendre aux touristes... Faudrait qu'il pense aussi à me nourrir de temps en temps s'il veut que notre collaboration se poursuive... sinon je piétinerai tout une fois mon affaire faite...
(Un temps).
Bon, on me dit ce qu'on attend ?
Pas de sac, pas de bois ?
Qu'est-ce qu'ils préparent tous ceux-là ?
C'est pas rassurant tout ça.
Y aurait pas une massette qui traînerait quelque part ?
(Un temps).
Non, on dirait pas...
C'est que je les connais.
Avec eux faut toujours se méfier.
La dernière fois, y en a un qui m'avait grimpé sur le dos et qui me faisait courir entre deux rangées de fous furieux qui hurlaient et me donnaient des coups de pieds !
Ils étaient encore bien plus nombreux ce jour-là !
Des vrais malades !
J'en ai pas loupé un : moi aussi je sais donner des coups.
(Rires de l'âne).
J'étais pas le seul ce jour-là...
Et on courait, on courait...
Une folie !
Bon, après j'ai reçu un bon sac de foin, c'est vrai...
Mais tout de même...
C'est vraiment pas des manières.
(Silence).
Alors ? Toujours rien ?
(Silence).
Bon, c'est pas que je m'embête...
(Un temps. Vedran revient).
Ah, te revoilà, toi.
On rentre ?
(Il détache la longe et sort Scuro de la scène).
(Noir).
ACTE DEUX
SCÈNE 1
(Le lendemain matin, à la mairie, sobre et modeste, Andrej est assis à son bureau sobre et modeste. Entre Josip).
JOSIP : Tu voulais me voir ?
ANDREJ : Ah, oui. (Il sort du tiroir du bureau, une bouteille de rakija et deux verres, les remplit, puis se lève, les verres en mains, et en tend un à Josip) : Tiens.
JOSIP : Non, merci, c'est trop tôt pour moi.
ANDREJ (il avale un verre, le repose vide sur le bureau et garde le second en main. Puis) : J'ai bien réfléchi depuis hier à tout ça.
JOSIP : Tout ça quoi ?
ANDREJ : La discussion d'hier soir...
JOSIP : Bah, ceux qui râlent profitent aussi du développement du village, allez, y a pas de quoi s'en faire...
ANDREJ : N'empêche. Faudrait pas permettre qu'on nous reproche de mépriser l'identité du village.
JOSIP : L'identité du village ?
ANDREJ : Oui... l'identité... ce qui fait que le village est le village, quoi.
JOSIP : Et comment le village ne serait pas le village ? Qu'est-ce que tu dis, là ?
ANDREJ : Je veux dire qu'il ne faudrait pas laisser à ce bolchevique de Darko l'exclusivité de revendiquer l'identité du village, c'est ça que je veux dire.
JOSIP : Ah, je comprends, tu es déjà en campagne électorale.
ANDREJ : Eh, il le faut bien. Puisque ce maudit bourricot a lancé la compétition.
JOSIP : Qui ? Darko ?
ANDREJ : Oui, lui aussi.
JOSIP : Et comment tu comptes t'y prendre ?
ANDREJ : Nous n'avons pas le choix : il faut nous aussi le suivre.
JOSIP : Qui ? Scuro ?
ANDREJ : Lui aussi.
JOSIP : Tu veux dire quoi ?
ANDREJ : Je veux dire que nous devons nous aussi nous servir de Scuro pour appuyer nos revendications et nos projets.
JOSIP : Je vois vraiment pas comment je pourrais ajouter un âne dans le forfait de demi-pension que je propose à ma clientèle.
ANDREJ : Mais non, je veux dire qu'il faut voir plus large : il faut utiliser cet animal dans l'identité du village pour laquelle nous travaillons.
JOSIP : Je vois pas comment. Ça dépasse mon intelligence.
ANDREJ : C'est parce que tu n'es pas maire. Mais moi, je t'ai dit que j'ai réfléchi. Et j'ai trouvé une solution.
JOSIP : Ah bon ? Laquelle ?
ANDREJ : Voilà, j'ai décidé que nous allions l'institutionnaliser.
JOSIP : L'intistu... l'institunatio... mais de quoi tu parles ? Tu ne veux tout de même pas le faire entrer au conseil municipal ?
ANDREJ : Mais non, cretino ! Nous allons le déclarer ambassadeur du tourisme de Sali.
JOSIP (impressionné) : Un ambassadeur ?!
ANDREJ : Exactement ! Nous le présenterons comme le patrimoine vivant du village !
JOSIP : Mais ce n'est pas aussi ce que disait Darko ?
ANDREJ : Si, si... Mais, non... c'est ce que nous allons en faire qui fera la différence. Fais-moi confiance, tu vas comprendre. (Il vide le second verre). Partons, nous avons du travail à présent.
(Noir).
SCÈNE 2
(Bruits matinaux du village. Sur un banc sont assises Milka et Miranda, Darko se tient debout à côté).
DARKO : Je reconnais que j'ai été peut-être un peu trop virulent hier.
MILKA : Virulent ?
DARKO : Oui, je crois que je suis allé trop loin.
MIRANDA (avec indifférence) : Ça se saurait.
MIROSLAV (il arrive et reste debout près du banc) : Qu'est-ce qu'il y a ?
DARKO : Hier soir, j'ai parlé de l'avenir, de l'âne... tout le monde s'est engueulé...
MILKA : Tout le monde s'engueulait déjà avant et tout le monde s'engueule tout le temps au village.
DARKO : Oui, tu as sûrement raison, j'ai certainement bien fait alors.
MIRANDA : Le problème, c'est que personne ne s'occupe de ce qu'on vit au quotidien.
DARKO : Moi, je sais.
(Miranda hausse les épaules).
MIROSLAV : Tu sais quoi ?
DARKO : Il faut que le village reste à ceux qui y vivent.
MIROSLAV : Et comment tu fais ça si t'es maire ? Explique-nous !
(Darko ne répond pas).
MILKA : Eh oui, c'est bien joli, la tradition, mais ça résout pas la fatigue ouvrière.
MIRANDA : Ni les factures. Les touristes arrivent, les prix montent... et quand on dit qu'on n'y arrive plus on nous dit de partir.
DARKO : C'est qu'il faut proposer autrement.
MIROSLAV : Et quoi ? Tu veux chasser les touristes ?
DARKO : Non... mais il faudrait penser autre chose... Un tourisme qui ne nous efface pas. Qu'ils viennent à Sali et pas juste dans un village comme les autres.
MILKA : Si seulement ça servait à tout le monde, pas seulement à ceux qui louent des appartements ou vendent aux touristes.
MIRANDA : Et c'est possible ça aujourd'hui ?
DARKO : Moi, du temps que j'étais maire, vous vous souvenez, ça fonctionnait bien, la coopérative ne laissait personne dans la difficulté.
(Silence gêné des autres).
DARKO : Quoi ? Vous ne vous souvenez pas ?...
MILKA : Si... si...
MIROSLAV : Mais Scuro là-dedans ?
DARKO : Scuro, il est comme nous, il représente ce que nous avons toujours été. Lui aussi, il est exploité. Aujourd'hui qu'on n'en a plus besoin, ils veulent s'en débarrasser. Si on laisse faire, demain, ça sera notre tour.
MIRANDA : C'est déjà ce qu'ils proposaient hier...
DARKO : C'est pour ça qu'il faut agir et l'âne va nous y aider.
(Arrive soudain Vedran en courant).
VEDRAN : Darko, Darko ! (Il reprend difficilement haleine). Scuro... Scuro...
DARKO : Quoi, Scuro ? Parle !
VEDRAN : Scuro...
MILKA : Eh bien, quoi ?
VEDRAN : Scuro... il a... disparu...
MIRANDA : Seigneur Jésus !
DARKO : Comment ça disparu ?
VEDRAN : Disparu... parti... envolé...
MIROSLAV : Ça ne s'envole pas comme ça un âne.
DARKO : Explique-toi !
VEDRAN : J'étais allé au champ pour lui porter un seau d'eau... et il n'y était plus...
MILKA : Il s'est sauvé ?
VEDRAN : Non, non... la parcelle est cernée d'un mur de pierres sèches et le portail était fermé.
MIRANDA : Quelqu'un l'a pris ?
VEDRAN : Et quoi d'autre ?
MIROSLAV : S'il s'est pas envolé...
DARKO : Tu en es certain ?
VEDRAN : Certain, oui... On a volé le dernier âne de Sali !
(Consternation muette de tous).
(Noir).
SCÈNE 3
(Des pas dans le noir. On découvre Josip qui colle une affiche sur le mur. En gros caractères : NOTRE IDENTITÉ, NOTRE RICHESSE ! Miroslav s'approche).
MIROSLAV : Tu fais quoi ?
JOSIP : Eh, tu le vois ce que je fais. Je colle une affiche.
MIROSLAV : Et c'est quoi cette affiche ?
JOSIP : C'est une affiche sur nous autres.
MIROSLAV : Et qu'est-ce qu'elle dit cette affiche sur nous autres ?
JOSIP : Tu sais lire : elle dit que nous sommes riches.
MIROSLAV : Nous sommes riches ?
JOSIP : Puisque je te le dis.
MIROSLAV : Je suis riche, moi ? Tu en es sûr ?
JOSIP : Tu es riche, je suis riche, nous sommes tous riches.
MIROSLAV : Mais alors pourquoi je ne sais pas que je suis riche ?
JOSIP : Tu m'embêtes à la fin, lis l'affiche et tu le sauras.
MIRANDA (arrivant) : Qu'est-ce qu'il se passe ?
MIROSLAV : Il se passe que tu es riche.
MIRANDA : Je suis riche, moi ? Tiens donc ?
MIROSLAV : Oui. Tu es riche mais tu ne le sais pas.
MIRANDA : Tu te moques de moi ?
MIROSLAV : Non. Nous sommes tous riches.
MIRANDA : C'est quoi cette histoire ?
MIROSLAV (désignant Josip) : Demande-lui, je n'ai pas tout compris, mais c'est lui qui me l'a appris.
JOSIP : Écoutez, moi, on m'a dit : va coller l'affiche, alors je colle l'affiche, c'est tout.
MIRANDA : Mais alors qui va m'expliquer pourquoi je suis riche ?
JOSIP : Tu viens ce soir à la grande réunion et tu sauras pourquoi tu es riche.
MIRANDA : Une réunion ? Et qui l'organise cette réunion ?
JOSIP : C'est le maire. Si vous voulez tout savoir, vous lui demanderez.
MIROSLAV : Andrej ?
JOSIP : Eh, stupido, combien de maires tu connais dans ce village ?
MIROSLAV : Je ne sais pas. Mais tout semble possible tout à coup ? Je suis riche, tu es riche, elle est riche... Alors on est tous riches ?
MIRANDA : Oui... Certains le sont peut-être quand même plus que d'autres.
MIROSLAV : Et d'autres moins aussi.
MIRANDA : C'est dommage qu'on ne me l'ait pas dit avant, j'en aurais mieux profité.
MIROSLAV : Et moi donc. C'est pas bien de nous l'avoir caché.
JOSIP : Ça suffit, quoi. Toute cette histoire commence vraiment à me fatiguer. C'est sur l'affiche. Ce soir, venez à la grande réunion et vous saurez tout.
MIROSLAV : Oh, je ne raterais ça à aucun prix. C'est pas tous les jours qu'on est riche.
MIRANDA : Pareil.
JOSIP (à part) : C'est vrai quoi ! J'ai rien demandé à personne, moi. Eh, qu'ils se débrouillent tous entre eux.
(Josip s'en va).
MIROSLAV (se penchant quelques instants sur l'affiche, il lit) : « Ce soir, grande et importante réunion. Venez tous ! Signé : le maire. » Y a rien indiqué de plus.
MIRANDA : Oh, qu'est-ce que c'est encore ?
MIROSLAV : Pour moi, tout ça, c'est politique. Ça se saurait si on était riche.
MIRANDA : On verra ce soir. Allez, je dois encore faire les courses. Quelle misère.
MIROSLAV : Il faudra que j'y aille moi aussi. Sois gentille, laisse m'en un peu, n'achète pas tout le magasin.
(Miranda marmonne quelque imprécation à son encontre en partant).
(Noir).
SCÈNE 4
(Brouhaha. Le soir venu, les villageois sont réunis pour la réunion dans une salle de la mairie. Ils sont dispersés parmi le public).
(Andrej arrive et se place devant la foule).
ANDREJ : Mes chers concitoyens. Je suis content de vous voir ici pour aborder avec vous une question essentielle pour la poursuite du développement de notre village. En effet,...
MILKA (dans la foule, avec virulence) : D'abord, l'argent, il est où ?
ANDREJ : Pardon ?
MILKA : On nous a dit que nous étions riches, on veut savoir où est notre argent !
ANDREJ : Ce n'est pas tout à fait comme ça. Mais je vais en parler. C'est d'ailleurs pour ça que nous sommes là ce soir.
DARKO (dans la foule) : Attention. Si la mairie a caché de l'argent qui revenait aux villageois, c'est un scandale qui va faire grand bruit !
ANDREJ : Laissez-moi expliquer.
MIROSLAV (dans la foule) : On t'écoute, on est venu pour ça.
ANDREJ : Comme vous le savez tous, la municipalité s'est toujours souciée de sauvegarder l'identité du village...
DARKO : Oui, en cassant tout et en construisant pour les touristes à tour de bras !
MIRANDA : On veut notre argent !
ANDREJ : J'y viens... La municipalité s'est donc toujours souciée de sauvegarder l'identité du village. C'est pourquoi nous avons décidé qu'il fallait protéger l'âne du défunt Petar pour le bien de notre mémoire, notre passé, de l'héritage de nos ancêtres...
(Agitation et commentaires hostiles dans le public).
DARKO : Fourbe hypocrite ! Ça, c'est mon projet. Toi, tu voulais le tuer à coups de massette !
ANDREJ : Moi ? Tuer le dernier âne de Sali ? Une bête si intelligente et si douce. Mais c'est ignoble : c'est de la calomnie !
MIROSLAV : Vedran m'en avait pourtant parlé aussi. E allora ?
ANDREJ : Alors tu as mal entendu. Ou tu t'es laissé convaincre par la propagande d'une certaine personne qui n'hésite pas à se servir du mensonge pour parvenir à ses fins. Il n'est absolument pas question de se débarrasser de notre patrimoine vivant. Scuro est l'un d'entre nous et il a toute sa place dans le village. (À l'adresse de Darko) : Et je dirais presque qu'il vaut mieux que quelques-uns parmi nous.
(Darko imite un pet avec sa langue).
MIRANDA : Scusi, mais en quoi cela nous enrichit-il ?
MIROSLAV : C'est la question.
ANDREJ : Voilà. Nous allons utiliser Scuro pour nous distinguer des autres villages. Nous allons faire de lui le représentant de Sali et en tirer de nouvelles retombées économiques, capitaliser sur son image, développer une expérience authentique !
DARKO : Tu vends l'âme du village ! Tu trahis les ancêtres ! Tu nous voles tous !
ANDREJ : Pas du tout. J'inscris Scuro dans une stratégie touristique dont profitera le village. Je fais d'une pierre deux coups : préserver notre originalité et nous ouvrir au monde !
MIRANDA : Et en quoi alors nous nous sommes enrichis avec tout ça ?
ANDREJ : Grâce à ce projet, vous êtes en effet plus riches aujourd'hui qu'hier, car vous êtes riches maintenant de votre patrimoine.
MILKA : Notre patrimoine ? Et comment ça rentre dans la poche des travailleurs, ça ?
DARKO : Dans la sienne, sans problème. Affameur ! Tu veux exploiter Scuro !
ANDREJ : L'exploiter ? Non, je le valorise. Chacun pourra tirer des avantages de la renommée de Scuro : de nouveaux emplois, des produits dérivés. À ce propos, je prévois de faire voter la création d'un nouvel emploi de préposé à la surveillance et l'entretien de Scuro dès le prochain conseil municipal. Et il y en aura d'autres...
MIRANDA : Eh, c'est bien beau tout ça. Mais l'âne, il a disparu !
MIROSLAV : Oui, on l'a volé.
DARKO : Ah ! Qu'est-ce que tu réponds à ça ?
ANDREJ : L'âne n'a pas disparu, il n'a pas été volé, il a été simplement collectivisé au profit du village. D'ailleurs le voici.
(Apparaît Vedran tirant Scuro par la longe. Ce dernier porte une médaille autour du cou).
(Un temps long).
SCURO (voix off) : C'est quoi encore tout ce monde ? Ça recommence ? Mais quand est-ce qu'on mange ?
(Noir).
ACTE TROIS
SCÈNE 1
(À la mairie. Andrej est assis à son bureau, Vedran debout devant lui, l'air un peu intimidé).
VEDRAN : Je dis que je suis pas sûr que ce soit une bonne chose.
ANDREJ (il regarde un temps Vedran comme s'il cherchait comment lui répondre) : Écoute, je te propose un emploi pas trop difficile, tu t'occupes de l'âne, le promènes à la belle saison sur le port, laisses les touristes se prendre en selfie avec... et toi tu me dis que c'est pas une bonne chose ?
VEDRAN : Déjà, moi, pour quoi je passe aux yeux du village ?
ANDREJ : Tu veux parler de Darko ?
VEDRAN : Darko, et les autres.
ANDREJ : Parce que tu crois que Darko aurait fait quoi de cet âne ?
VEDRAN : Il dit qu'il l'aurait laissé tranquille à mener sa vie d'âne et il n'en aurait pas fait un jouet pour les touristes.
ANDREJ : C'est ce qu'il dit ! Mais alors il ne t'aurait pas donné cet emploi. (Un temps). Réfléchis : cet âne c'est une chance pour le village. Il va attirer plus de touristes, et qui dit plus de touristes dit plus d'argent. Cet argent, beaucoup de monde pourra en profiter. Et toi le premier... Un emploi, hein ?
VEDRAN : Moi, je comprends qu'un âne peut porter du bois ou des cageots, mais je comprends pas comment un âne peut apporter de l'argent.
ANDREJ : Ce n'est pas l'âne tout seul. Nous développerons une campagne publicitaire autour de lui et un nouveau marché dont il sera la vedette. Il faut simplement le montrer pour que les touristes le voient. Tu comprends ? Une image.
VEDRAN : Une image ?
ANDREJ : C'est ça.
VEDRAN : Mais il chie partout.
ANDREJ : Ce n'est rien, simple question de logistique.
VEDRAN : Et il n'aime pas se trouver au milieu des gens. Ça le tourneboule et le rend nerveux.
ANDREJ : Mais que veux-tu ? En tant que citoyen d'honneur du village, c'est la rançon de la célébrité.
VEDRAN : Et puis lui, son truc, c'est les champs qu'il aime, il déprime avec la circulation et le bruit.
ANDREJ : On lui donnera des anxiolytiques s'il le faut.
VEDRAN : Non, j'aime pas savoir qu'un âne ne vit pas une vie d'âne. Per dio ! Faut arrêter, c'est qu'un âne : pas un symbole, pas une image... un âne qui veut qu'on le laisse tranquille.
(Darko surgit brusquement dans la pièce).
DARKO : Il a raison. C'est honteux de faire de cette pauvre bête l'esclave du profit !
ANDREJ : Ah, te voilà toi. Je me disais aussi que tu te manifesterais un moment ou l'autre.
DARKO : Cet âne, il appartient à tout le monde et tu n'as pas le droit de t'en servir pour ta politique ! C'est un âne libre et qui a des droits !
ANDREJ : Oh ! Te voilà prêt à invoquer l'article premier de la Déclaration des droits de l'âne ?
DARKO : J'invoque la mémoire du village et nos traditions !
ANDREJ : Mais toi, que ferais-tu de cet âne ? Un musée ? un parcours découverte ? Ou autre chose du même genre ? C'est aussi ce que nous voulons faire. Nous ne sommes pas contre les traditions si elles nous rapportent de l'argent.
DARKO : C'est un scandale ! Tu sers d'abord les intérêts de ceux qui vivent du tourisme.
ANDREJ : Un scandale ? Mais dis-moi : quand tu étais maire, c'était les gens du Parti qui en profitaient. Ne mens pas, je le sais bien, j'en étais moi-même. Tu as laissé quelques dossiers très intéressants à ce sujet... Ah, tu vois ? Eh bien, aujourd'hui, c'est pareil.
DARKO : Ça ne se passera pas comme ça ! Nous ne te laisserons pas faire.
ANDREJ : C'est ce qu'on verra. En attendant, c'est moi le maire et cet âne servira le développement du village comme je l'entends.
DARKO : Les élections, ça se gagne et ça se perd aussi vite.
ANDREJ : Oui, tu en sais d'ailleurs quelque chose...
DARKO : Attention, ne me pousse pas à bout...
ANDREJ : Basta ! Le scrutin décidera de l'avenir du village. Bien le bonjour !
(Darko sort de la pièce en claquant la porte).
(Noir soudain au claquement de porte).
SCÈNE 2
(Sur le banc).
JOSIP : Et ils se sont engueulés, tu dis ?
VEDRAN : Oh là là. De vrais sauvages.
MILKA : Mais qu'est-ce qu'ils disaient ?
VEDRAN : C'est à cause de Scuro.
MIROSLAV : Cet animal a bon dos.
MILKA : Tu veux dire quoi, Miro ?
MIROSLAV : Je veux dire qu'il me semble que l'un et l'autre pensent un peu trop à eux avant de penser à nous.
MIRANDA : C'est bien vrai, ça : Andrej se fiche complètement de nos problèmes pour joindre les deux bouts et Darko ne rêve que de retrouver le fauteuil de maire.
VEDRAN : En tout cas, moi, j'ai démissionné avant même d'être embauché. Il voulait que je conduise Scuro en tête de cortège pendant les fêtes... Ce sera sans moi.
JOSIP : C'est sûr que tout ça, c'est pas bon pour les affaires.
MIRANDA : Ma va ? Et si les affaires ne marchent pas, j'ai moins de travail.
VEDRAN : De l'autre côté, la saison est courte et on peut pas tout chambouler pour deux mois d'été.
JOSIP : C'est vrai que les mêmes problèmes surviennent systématiquement dans le village l'été.
(Le curé approche).
TOUS : Monsieur le curé, le bonjour.
LE CURÉ : Bonjour, mes enfants. Comment allez-vous par cette belle journée ?
MIROSLAV : Eh, Santa Madonna, ça irait mieux si le village ne se divisait pas sur la place à faire à son dernier bourricot.
LE CURÉ : On m'a effectivement parlé d'une querelle autour de l'âne du vieux Petar...
MILKA : Une querelle, le mot est faible. Voilà que le Scuro se retrouve l'otage d'une campagne électorale.
LE CURÉ : C'est bien regrettable. Le Seigneur nous enseigne pourtant à vivre en harmonie les uns avec les autres.
MIROSLAV : Oui, mais le Seigneur, Lui, Il ne s'occupe pas de politique.
LE CURÉ : C'est vrai, mais Il connaissait bien les ânes grâce auxquels Il a offert au monde un message d'humilité.
JOSIP : Ce qu'il faudrait, c'est trouver un juste milieu, que le village vise la prospérité sans rabaisser personne.
VEDRAN : Et pas même un âne.
LE CURÉ : C'est déjà là un programme politique pour le village.
MILKA : Oui, mais avant qu'Andrej et Darko l'entendent, le village se sera vidé de ses habitants.
JOSIP : Mais le village ne peut pas vivre seulement l'été.
LE CURÉ : Et pourquoi l'un d'entre vous ne se présenterait pas alors aux élections municipales avec un tel projet ?
MIROSLAV : Va bene, ça fait depuis des années que ces deux-là se font la guerre pour la mairie. On s'y est habitué et on a laissé faire.
LE CURÉ : Justement, peut-être est-il temps que ça change.
MIRANDA : Mais qui pourrait changer quelque chose ?
MILKA : Déjà quelqu'un qui tiendrait compte des intérêts de chacun.
MIROSLAV : Oui, et pas seulement des siens.
JOSIP : Et aussi du tourisme.
MIROSLAV : Eh, il n'y a pas que des touristes dans le village.
LE CURÉ : Mais il y en a aussi.
MIRANDA : En fait, il faudrait un maire qui soit un villageois avant d'être un maire.
(Temps où chacun s'observe).
JOSIP : Moi, je ne peux pas. Trop de travail à la belle saison.
MILKA : Tu as de la chance. Moi, c'est toute l'année.
MIRANDA : C'est pas avec ce que je gagne que je peux m'occuper d'autre chose...
MIROSLAV : Oh, ne me regardez pas comme ça, j'ai passé l'âge de ces choses-là.
LE CURÉ : Et toi, Vedran ?
VEDRAN : Moi ?... maire du village ?... Ouh là là... C'est une grande fonction. Il faut en être capable.
JOSIP : Capable de quoi ? Lever les gens du village les uns contre les autres ? Ça, oui, on te croit, tu n'en serais pas capable.
MIRANDA : Moi, je trouve que l'idée est bonne. Nous te connaissons tous et savons bien que tu ne ferais de tort à personne. Tu es un homme de cœur.
LE CURÉ : Or il semble que c'est aussi ce que vous recherchez, non ?
VEDRAN : Eh, monsieur le curé, maire, c'est des responsabilités...
MILKA : Insomma, beaucoup de monde te soutiendrait, c'est sûr, ne serait-ce d'abord pour que le village retrouve sa sérénité. Si en plus, tu te penches un peu sur le secteur industriel du village...
MIROSLAV : Je suis d'accord. Par ailleurs, tu es honnête et bon, Vedran, c'est un maire comme ça qu'il faut au village.
VEDRAN : Je sais pas...
MIRANDA : Et puis tu es aussi le seul qui sait ce qui est le mieux pour Scuro.
(On entend Scuro braire).
JOSIP : Nous t'aiderons. Si on s'y met tous, ce n'est pas bien compliqué non plus.
MIROSLAV : Tu ne seras pas seul.
MILKA : Après tout, c'est ce qu'on attend d'une démocratie.
VEDRAN : Vous m'imaginez vraiment comme maire ?
MIROSLAV : Eh, pour nous, qui mieux que toi ? Tu nous représenteras tous.
MILKA : Tu deviendras un symbole...
JOSIP : Une image pour le village...
MIROSLAV : Et au-delà, certainement...
VEDRAN : Je sais pas...
LE CURÉ : Je crois, Vedran, que ta candidature est approuvée à l'unanimité. Qui sait ? Peut-être même que Scuro appuierait cette décision.
(Braiment de l'âne).
(Les uns et les autres félicitent Vedran pendant le fondu noir).
SCÈNE 3
(La terrasse du café. Andrej arrive par la droite et se pose sur la première table à gauche. Un temps. Darko arrive par la gauche, marque un arrêt en apercevant son rival. Ce dernier l'ayant vu ouvre alors son journal et se cache derrière pour ne pas avoir à le saluer. Darko traverse la terrasse et va s'asseoir à l'autre bout de la terrasse, feignant à son tour de ne pas avoir remarqué Andrej).
(Un temps).
(Milka entre par la gauche).
ANDREJ : Eh, come stai, Milka ? Toujours aussi charmante. Quelle élégance !
MILKA : Bonjour. C'est vrai ?... C'est ma blouse de travail.
ANDREJ : Un rien t'habille. C'est toujours un plaisir de se rencontrer.
MILKA : Euh... oui... Mais là, faut que j'y aille...
ANDREJ : Tu ne veux pas prendre un petit café avant de commencer ?
MILKA : Désolé, pas le temps.
ANDREJ : Juste un petit moment.
MILKA : Non, je ne peux pas.
(Elle commence à s'éloigner).
ANDREJ : Passe une très bonne journée. Et viens me voir de temps en temps. On n'a jamais l'occasion de discuter.
DARKO : Oh, ma chère camarade, le bonjour, même si c'est encore une journée qu'il faut donner à un patron.
MILKA : Bonjour, Darko, bonjour.
DARKO : Tu veux boire quelque chose avant le boulot ?
MILKA : Pas le temps, je suis déjà en retard pour pointer.
DARKO : D'accord, ce sont des choses que je comprends, moi. Bon courage. Et si jamais tu as besoin de moi face à la direction, n'hésite pas, tu sais que je connais du monde dans le syndicat.
(Milka sort).
(De nouveau silence. Un temps).
(Arrive Josip par la droite. Il marque un arrêt quand il aperçoit Darko et Andrej, s'apprête à faire demi-tour, mais)
DARKO : Oh, Josip. Mais où vas-tu par cette belle journée ?
(Josip se retourne et s'approche à contre-cœur de la table de Darko).
JOSIP : Je... je me rendais à la poste, mais j'ai oublié quelque chose à la maison.
DARKO : Tu peux bien t'arrêter un instant, on ne se voit plus ces jours-ci.
JOSIP : C'est que j'ai beaucoup à faire...
(Tout au long de cette conversation, Andrej fait de la main des signes à Josip pour qu'il vienne s'asseoir et boire un coup à sa table).
DARKO : Bah, tes touristes sont là pour se reposer, tu n'as pas besoin de toujours leur courir après pour t'assurer que tout se passe bien.
JOSIP : Oui, bien sûr mais il faut vraiment que je rentre...
(Andrej fait des signes de plus en plus véhéments).
DARKO : Tu as le temps, la poste reste ouverte. Allez, assois-toi un peu...
JOSIP : Non, je dois partir... une autre fois.
(Josip disparaît par où il est venu).
(Un nouveau temps).
(Miroslav arrive par la gauche).
ANDREJ : Mon cher Miro, toujours aussi vigoureux, je vois. Tu prendras bien un verre ?
MIROSLAV : Ah, je dis pas non.
ANDREJ : Serveur, un verre pour mon ami Miro. Mais assieds-toi.
MIROSLAV : Ah, je peux pas, mon dos me fait trop mal, si je m'assois je me relève pas.
(Le serveur apporte le verre, Miroslav le boit d'un coup, le pose sur la table).
ANDREJ : Alors...
MIROSLAV (le coupant) : Bon, c'est pas tout, mais je dois aller au dispensaire. Allez, ciao.
ANDREJ : Quoi ? Si vite ?
MIROSLAV : Eh...
(Quelques pas).
DARKO : Oh, Miro. Je voulais te voir. Viens un peu, prends un verre. Dino, un verre pour mon grand ami Miro.
MIROSLAV : C'est que je dois y aller.
DARKO : Pas longtemps, on se voit si peu dernièrement.
(Le serveur donne en main le verre à Miroslav qui le boit d'un coup et le dépose sur la table).
DARKO : Mon cher Miro, tu vois...
MIROSLAV (le coupant) : Je peux pas je te dis. Une autre fois.
(Il reprend sa route).
DARKO : Je compte sur toi... tu sais de quoi je veux parler, hein ?
(Pas de réponse).
(Arrive Miranda par la droite).
DARKO : Salut Miranda.
(Elle continue sa route sans un regard).
ANDREJ : Chère amie...
(Même jeu. Miranda Sort).
(Gêne des deux rivaux qui se replient dans leur silence).
(Un touriste avec bob, lunettes noires, appareil photo, chemise hawaïenne, chaussettes et sandalettes, entre par la droite et traverse la scène sous le mépris des deux candidats à la mairie).
(Noir progressif).
SCÈNE 4
(Quelques semaines plus tard)
(Bruits et conversations d'une salle de bureau de vote un jour d'élection).
(Une télévision s'allume. Le jingle et générique des actualités du jour sur TV Zadar. Un présentateur encravaté).
LE PRÉSENTATEUR : Chers téléspectateurs, bonjour.
À la une ce jour, grosse surprise aux élections municipales de Sali sur l'île de Dugi Otok.
Suivant ce que nous vous disions encore récemment sur notre chaîne, la lutte acharnée qui opposait un ancien maire du village avec le maire actuel s'est compliquée ces derniers jours. On se souvient que cette campagne électorale avait alors pris une tournure bien particulière à Sali où Scuro, le dernier âne du village, était avancé par les deux candidats comme un enjeu politique de premier plan pour l'avenir de Sali et de ses habitants. Mais depuis, un outsider est encore apparu. En effet, il s'agit de Vedran Skromić, un villageois encore étranger à la politique il y a peu. Nous retrouvons en direct notre envoyée spéciale à Sali, Severina :
LA JOURNALISTE : Bonjour Igor, oui, je suis à Sali en compagnie de Monsieur Vedran Skromić. Tout d'abord, nos félicitations pour votre candidature qui en dépit de toute attente n'était pas… euh... attendue. Qu'est-ce qui a motivé votre participation ?
VEDRAN : C'est parce que les gens m'ont demandé. Moi, je voulais pas me présenter au début, mais ils m'ont dit que ça pourrait aider Scuro. Alors j'ai dit oui.
LA JOURNALISTE : Scuro ?...
VEDRAN : Oui, le dernier âne du village. Je ne veux pas qu'il devienne l'instrument des ambitions des uns et des autres.
LA JOURNALISTE (semblant attendre une suite qui ne vient pas) : Euh... oui... mais quels éléments de votre programme peuvent motiver les électeurs selon vous ?
VEDRAN : Bah, je crois qu'ils veulent juste qu'on les laisse tranquilles. Comme Scuro, quoi. Vous savez, on vit bien ici, et personne ne souhaite que les choses s'emballent. Si le village change doucement, en vérité, les gens dans le fond restent toujours les mêmes.
LA JOURNALISTE : Mais... le programme que vous soutenez ?
VEDRAN : Ah, le programme... Je l'ai avec moi, il est là.
(Scuro apparaît à l'écran. Tête de la journaliste)
SCURO (voix off) : Miam, elle a des cheveux couleur de paille.
(Fin de transmission).
(Noir).
SCÈNE 5
(Vedran et Scuro à l'écart de la foule. Fond sonore lointain : « Zvončići » interprété par la fanfare du village).
VEDRAN : Moi, maire... Si on m'avait dit ça du temps du vieux Petar, j'en aurais ri si fort que j'en aurais recraché mon vin.
(Il caresse l'encolure de Scuro)
En tout cas, cette année, tu ne courras pas.
Et plus personne ne t'embêtera plus. On est tous les deux d'ici. On aime notre caillasse, notre mer, et on n'a pas besoin qu'on nous explique comment vivre.
SCURO (voix off) : On aime les champs bien herbus aussi.
(Un temps)
VEDRAN : Oui, et les champs bien herbus aussi.
(Un temps).
VEDRAN : Les touristes continueront à venir. Andrej continuera à vendre ses clous et ses vis. Josip comptera ses chambres. Darko continuera à rêver de la mairie. C'est la vie. Ça change jamais vraiment... les autres vont avoir du boulot pour faire tourner la mairie... Eh, ils l'ont voulu... et nous... et nous on gardera le pas lent et tranquille. Dans le respect de nos racines.
SCURO (voix off) : Ça me va. Sauf que les racines, c'est pas toujours ce que je préfère. Et on avance pas à jeun.
VEDRAN : Tu as bien raison. Et si on retournait aux champs ?
SCURO (voix off) : Enfin, une proposition intelligente depuis trois actes.
VEDRAN : Et tout ça grâce à toi.
(Un temps).
SCURO (voix off) : Alors on y va ?
VEDRAN : C'est parti.
(Ils quittent la scène).
(Un temps. Échos lointains de la fanfare et rumeurs étouffées de la foule amassée sur le port pour la course des ânes).
(Fondu son et lumière).
FIN




