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 Nicolas Raljević

Décembre 2025

 

ATHÈNES, – 399

 

PERSONNAGES :

 

ANYTOS, chef du parti populaire

MÉLÉTOS, poétereau et comparse

LYCON, orateur et comparse

 

 

I

 

LYCON : Par l'ananké, que fait-il ? Il nous a bien dit qu'il nous rejoindrait au coucher du soleil. Le soleil est couché et il n'est toujours pas là. Pourquoi n'est-il pas encore arrivé ?

MÉLÉTOS : Calme-toi, il a dit qu'il viendrait et qu'il voulait nous entretenir d'une affaire importante. Il viendra. Il n'y a pas de raison de s'agiter.

LYCON : Oui, tu as raison. Excuse-moi.

Après un temps.

LYCON : Je n'ai pas dormi la nuit dernière. La nuit d'avant non plus. Cela me poursuit encore. Je suis la risée d'Athènes. Je vois bien dans les rues comment les regards me suivent et me méprisent.

MÉLÉTOS : Quoi encore ? Que t'arrive-t-il ?

LYCON : Ce procès que j'ai perdu la semaine passée. Je n'avais eu pas connaissance de tous les éléments de l'affaire. La partie adverse a eu beau jeu de mettre an avant cette ignorance pour accabler ma défense. Cela a justifié un verdict défavorable. J'ai réalisé seulement après combien j'avais été humilié. Je devais défendre une cause perdue d'avance. Tout était déjà joué. Mais pour le commun, tout est de ma faute à présent. On m'accuse de jouer les sycophantes. On me reproche avec mépris d'entretenir une « République des avocats ». Personne ne voudra plus faire appel à mes service après ça. On raconte aujourd'hui que pour gagner un procès, il suffirait que je soutienne la partie adverse. On me reproche encore mon origine étrangère pour expliquer la faiblesse de mon oraison. On ressort tout ce que ces infâmes poètes avaient lancé contre moi dans le temps. On me rappelle ma pauvreté en tirant la langue, on me traite de petite fille en dandinant du postérieur de façon obscène...

MÉLÉTOS : On par-ci, on par-là... Allons, il n'y a pas de quoi te fâcher. Tout le monde connaît des échecs dans la vie. Cela ne durera pas longtemps, et au prochain succès, tu retrouveras toute la considération perdue.

LYCON : Non, cela dure ainsi depuis des années. Je n'en sors pas. Je ne suis pas comme vous, moi. Rien qu'un petit orateur sans envergure qu'on écoute d'une oreille distraite. Et encore. La cité peut très bien se passer de moi, je peux disparaître, qui s'en souciera. On dit même en riant dans la cité que les disciples des sophistes s'exercent à chercher des qualités à ma personne et mes discours mais cela s'avère toujours sans succès. Selon eux, je participe à la corruption de la démocratie athénienne. Je serais une sangsue. Voilà ce qu'on dit de moi. Je suis maudit des dieux et des hommes.

MÉLÉTOS : Assez, cela suffit. je ne suis pas venu pour t'entendre geindre. Quelle indignité ! Comment n'as-tu pas honte ? Redresse-toi, je ne veux pas avoir à subir cela.

LYCON : Oui, je te comprends. Je devrais ressentir de la honte, et bien sûr d'abord celle de te faire honte. Qui suis-je pour me plaindre devant toi ? Toi, le grand tragique, qui as composé des poèmes qu'on vante et applaudit et font qu'on te respecte et apprécie. Toi, qui reçois des invitations dans les riches demeures, dont on recherche la compagnie dans les familles patriciennes les plus en vue. Tu parles et on t'écoute. Tu chantes pour boire et on lève son verre. Et alors tu peux me prendre toi aussi de haut. Moi, je dois seulement me taire. Oui. Qui suis-je pour oser me plaindre de mon sort ! Qui suis-je encore pour solliciter ton oreille délicate ! Un loser, un gueux, une fiotte ! Rien d'autre. À tes yeux aussi, je n'ai évidemment que ce que je mérite. Mais qu'es-tu toi-même si ce n'est d'être issu d'une famille fortunée dont tu profites des rentes sans le moindre retour ? Tu ne me tromperas pas. C'est facile alors de jouer les seigneurs en rongeant le patrimoine familial. C'est facile aussi de se prendre pour un grand poète auprès d'esprits incultes. C'est facile encore de se croire un personnage important dans la cité parce qu'on côtoie à l'occasion les plus grands. Pourtant, ce ne sont pas tes œuvres qui plaisent en société, non, mais ton nom, ceux de tes ancêtres et de ton dème. Sans eux et sans l'argent que tu as sans l'avoir jamais gagné, tu serais déjà beaucoup moins fier, non, en vérité, et tu ne serais pas plus que je ne suis moi-même. Et alors tu ne me commanderais pas de me taire.

MÉLÉTOS : Il est inutile de se quereller. Je ne suis pour rien dans tes échecs et tu n'as pas à me faire payer ce que te font subir tes persifleurs. Je te demande de te reprendre. Tu n'as pas tant d'amis que tu puisses encore te priver du peu qu'il t'en reste. Par ailleurs, nous aurons certainement ce soir à prendre une décision grave, et ce n'est pas le moment de nous désunir pour des broutilles.

Un temps.

LYCON : Des broutilles ?... Évidemment... des broutilles... Encore une fois, tu as raison.

MÉLÉTOS : Oui, des broutilles. Nous nous sommes engagés sur une voie dont dépendra aussi notre avenir, peut-être même notre vie. Ce que peuvent maintenant penser et dire de toi tes voisins ou d'autres ne représente absolument aucun intérêt. C'est plutôt ce qu'ils penseront et feront demain qui compte à présent.

LYCON : Mais de quoi parles-tu ?

MÉLÉTOS : Je parle de la raison qui nous amène ici ce soir.

LYCON : Quelle raison ? Anytos m'a demandé de venir pour une affaire. Au-delà, je n'en sais pas plus.

MÉLÉTOS : Comment, tu ne sais pas ? Il ne t'a pas mis au courant ?

LYCON : Je ne comprends pas de quoi tu parles. Au courant de quoi ?

MÉLÉTOS : Il s'agit de Socrate. Cela ne peut plus continuer ainsi. Anytos estime qu'il est temps de mettre un terme aux activités de ce vieux fou.

LYCON : Socrate ? Oh, un gros morceau. Je ne voudrais pas paraître le défendre, tu connais mon opinion sur ce personnage, il s'est souvent permis comme à d'autres de se moquer de moi, mais, par Zeus, c'est que le bougre est très apprécié dans la cité. Tous le connaissent, il parle avec tout le monde. De nombreux fils de bonne famille le suivent. Beaucoup de gens du peuple lui sont aussi favorables. Il n'a jamais démérité pour Athènes, il a même été prytane, et même s'il s'est opposé au Conseil des Cinq-Cents lors du procès des généraux et est le seul à avoir voté contre un jugement en bloc des accusés, de plus sa conduite lors de la tyrannie des Trente est difficilement blâmable même s'il a semblé un temps soutenir le nouveau gouvernement, il fut ensuite radié alors de la liste des trois mille l'excluant ainsi des citoyens de plein droit. Si l'animal interpelle impertinemment chacun dans les rues et sur le marché, il est présenté aussi comme un modèle de vertu par beaucoup de nos concitoyens. Mais comment compte-t-il s'y prendre ?

MÉLÉTOS : C'est bien ce dont nous devons convenir ce soir. Dès qu'Anytos nous rejoindra, nous en saurons plus...

 

 

II

 

ANYTOS : Je suis là.

LYCON : Anytos, Mélétos me dit que notre affaire concerne Socrate. C'est bien de lui dont il s'agit ?

ANYTOS : Oui, Socrate. Je quitte Euthyphron à l'instant avec lequel j'en parlais justement. Nous sommes tombés d'accord sur ce point : Socrate est devenu un danger pour la restauration de la démocratie à Athènes si ébranlée par les guerres et les rivalités politiques ces dernières années. Nous ne pouvons plus lui permettre de répandre ses idées dans la cité comme il l'a fait jusque-là, il faut réagir.

MÉLÉTOS : Anytos, je t'entends, et je suis d'accord avec toi. Il y a trop longtemps que Socrate travaille à la ruine d'Athènes. Depuis la guerre contre Sparte et le régime des Trente, les tensions sont devenues quotidiennes dans la cité. La décadence s'aggrave à nos portes et Socrate y contribue de l'intérieur. Oui, il faut réagir. Mais comment comptes-tu tu prendre ?

ANYTOS : Comment ? Il n'y a plus qu'une seule solution : j'ai décidé qu'il fallait traîner Socrate devant l'Héliée.

LYCON : Intenter un procès contre Socrate ? Mais sur quelles bases ? Il faut bien y réfléchir : sommes-nous assurés déjà que nous avons de quoi l'accuser ? Je veux dire, l'accuser congrûment ? Ce n'est pas juste par les critiques qu'il a pu formuler contre les démocrates athéniens que nous obtiendrons quoi que ce soit. D'autant qu'on risque de nous reprocher de régler des comptes personnels. S'il a été régulièrement la cible des poètes à son tour, il n'est pas dit que cela suffisse pour convaincre les héliastes que Socrate est un danger pour la cité. Et si un procès rejette l'accusation, c'est nous qui pourrions alors très bien nous retrouver dans une situation compliquée...

MÉLÉTOS : Par le chien, cesse donc toujours de te défiler, Lycon.

LYCON : Je ne me défile pas, mais je viens d'en prendre comme je te disais et je ne tiens pas à renouveler cet exploit immédiatement.

ANYTOS : Écoutez-moi. Ce ne sont pas les motifs d'accusation qui manquent. Combien d'entre nous ont déjà entendu Socrate prétendre que le Dieu de Delphes l'avait proclamé le plus savant des hommes, d'après un témoignage de Khairéphon, et justifier cette fable pour nous rabaisser tous au yeux du peuple. Apollon l'aurait ainsi favorisé entre tous si l'on en croyait ses propres paroles ! Et en quoi ? Finalement, il serait plus sage que nous parce que lui ne sait rien ! La belle affaire !

MÉLÉTOS : Sottises !

ANYTOS : Mieux que cela, il se proclame depuis le champion du dieu auquel il s'est mis au service. Rien que ça ! Il se sert alors des divinités contre nous quand il proclame que c'est ce dieu lui-même qui lui a confié la tâche de déterminer qui est sage et qui ne l'est pas. Voilà quelqu'un qui se croit à présent autorisé à remettre en question notre sagesse et notre vertu ! De plus, on lui enverrait des signes, dit-il ! Il entend des voix ! Un dieu lui parlerait ! Et un dieu qui ne nous serait pas connu, juste le sien ! Ainsi, Apollon, le dieu de la beauté et des arts, aurait désigné pour le meilleur des hommes le plus laid d'entre nous : un misérable qui va pieds nus et sans le sou, tendant un cou massif et scrutant tout et chacun d'un regard de taureau, et qui prétend en plus qu'un dieu inconnu ne s'adresse qu'à lui ! En vérité, qui pourrait l'admettre ?

MÉLÉTOS : Assurément, Aristophane, ce bon camarade, ne s'était pas trompé : il a le premier perçu que Socrate, toujours à remettre en cause ce que nous tenions des ancêtres, agissait contre les dieux et le bien de la cité. Mais prenons garde, Lycon n'a pas tort non plus. Il est vrai que les Athéniens n'avaient pas tous apprécié à l'époque que le poète s'en prenne à la personne de Socrate sous la forme grotesque qu'il lui avait donnée.

ANYTOS : C'était alors quand nous vivions encore dans une certaine prospérité. Depuis, les événements ont bouleversé notre existence et notre démocratie s'en trouve très fragilisée. Les valeurs traditionnelles ne sont plus respectées dans Athènes comme elles l'étaient et le devraient. Avec ses critiques incessantes, Socrate ne fait qu'aggraver la situation. Il compromet la faveur de nos dieux en les négligeant. Il se moque même des dieux ; or se moquer des divinités, c'est se moquer des lois ! Il invite ainsi qui veut l'écouter à se détourner dorénavant de tout engagement politique sous prétexte de vertu, pour le suivre sur les routes hasardeuses et oiseuses de sa philosophie. C'en est devenu une menace pour la stabilité de nos institutions. Je dis qu'il faut dénoncer publiquement le mal qu'il fait à Athènes.

LYCON : Malheureusement, il est toujours soutenu par beaucoup de monde, d'abord par des jeunes gens de bonnes familles à qui il explique en quoi nos aïeux et nos traditions ne suffissent pas au bien de chacun. Ceux-ci boivent ses paroles chaque jour un peu plus nombreux, d'autant plus contrairement aux autres qu'il les délivre sans la moindre rétribution. Tous les jours, ils le suivent et lui accordent leur attention. Il sème le doute parmi ses auditeurs, et celui-ci se répand dans les esprits, contamine les relations entre les hommes, infecte la vie quotidienne quand ces mêmes disciples reprennent ses propos et les diffusent dans leurs familles.

ANYTOS : En effet, c'est juste, il est à l'origine d'une discorde croissante au sein des familles. Car ses disciples ne se contentent pas de l'écouter, mais une fois convaincus l'imitent à leur tour. Voilà maintenant que par sa faute les enfants se dressent de plus en plus ouvertement contre leurs géniteurs. Socrate corrompt notre jeunesse et nous met tous en danger. N'oublions pas qu'Alcibiade, compromis dans l'affaire des Hermès, l'avait suivi et écouté lui aussi en son temps avant plus tard de trahir la cité. Et Critias qui fit partie des Trente aussi. Tous deux ont subi dans leur jeune âge et développé ensuite les mauvaises idées qu'il avait insufflées dans leur cervelle malade. Beaucoup des juges n'ont pas oublié non plus qu'il avait tout de même soutenu le gouvernement des Trente avant de se rétracter. Et nous avons pu constater où cela nous a ensuite menés. Et alors quoi ? Faut-il laisser Athènes s'enfoncer dans la décadence en laissant travailler en son cœur ceux qui veulent sa perte ? Devrions-nous encore attendre que ses disciples d'aujourd'hui deviennent les tyrans de demain sans réagir ? Je dis qu'en dénonçant Socrate, nous œuvrons pour la survie de la démocratie dans notre cité.

MÉLÉTOS : Il y a en effet de quoi le traîner devant les juges : Socrate se moque des dieux d'Athènes, voire revendique de nouvelles divinités, tout en corrompant la jeunesse ! Les familles patriciennes d'Athènes seront sensibles à ces arguments. Les raisons d'un procès ne manquent pas ! Je suis pour. Qu'attendons-nous ?

LYCON : C'est vrai. Il y aurait de quoi le condamner. Mais comment s'assurer maintenant que cela sera aussi de l'avis des juges de l'Héliée ? Je dis qu'il reste tout de même populaire.

MÉLÉTOS : Ce ne sont pas pourtant les bruits qui courent sur son compte qui manquent. À parcourir les rues et toujours pousser chacun à la provocation, il ne s'est pas fait que des amis. Lui-même s'est donné pour surnom celui de taon d'Athènes. Je ne crois donc pas que le risque de voir notre affaire se retourner contre nous soit réel. D'autres avant lui ont connu des procès : Anaxagore, Diagoras de Mélos, Protagoras pour ne citer qu'eux. Ceux-là aussi avaient mis en cause les dieux. Et ils l'ont payé ! Si la métèque Aspasie s'en est tirée, c'est vrai, ce ne fut que grâce à l'intervention de Périclès. Aussi, il n'y a pas de raison de croire que ce gueux bavard accusé d'impiété soit davantage épargné. D'autant qu'il est inutile à la cité : non seulement il se vante d'être pauvre sans jamais chercher à améliorer sa situation, avec trois enfants à charge et vivant en parasite de l'aumône des familles de ses élèves, mais en plus il se moque des choses publiques et de notre démocratie et refuse d'y participer !

ANYTOS : Oui, c'est aussi mon avis. De plus, les Athéniens vivent aujourd'hui avec d'autres soucis que de se préoccuper de Socrate. Et en vérité, pour notre malheur à tous, même souvent déjà de politique. Car vivre chaque jour jusqu'au lendemain est devenu une obsession quotidienne pour beaucoup d'entre eux. La cité se relève difficilement d'une guerre longue et de l'oppression. Beaucoup des nôtres ont péri, beaucoup ont vu leur existence s'appauvrir. Nos murs sont tombés, nos paysans connaissent la misère, la situation dans la ville n'est pas meilleure. Où est la cité qui illuminait toute la Grèce ? Qu'est devenu le fleuron de l'Attique ? Croyez-moi, je doute fort que le sort d'un individu qui menace notre survie actuelle intéresse vraiment au-delà de certains dont le principal souci est de s'interroger sur la connaissance qu'ils ont d'eux-mêmes. Socrate est une menace pour la cité, et c'est maintenant notre devoir de nous en débarrasser. Car sacrifier Socrate, c'est en vérité sauver Athènes.

MÉLÉTOS : Bravo ! Je te suis, Anytos.

ANYTOS : Et toi, Lycon ? Pourrons-nous compter sur toi ? Comme tant d'autres, tu as payé de la vie de ton fils, Autolycos, l'oligarchie des Trente. Aujourd'hui, une nouvelle menace pèse sur les fils d'Athènes. Or tu reconnais toi-même que Socrate bafoue nos dieux et fait souffler un vent mauvais sur la cité : accepteras-tu qu'il continue sans réagir ? Ne crois-tu pas qu'il faut empêcher désormais toute nouvelle attaque contre notre démocratie si affaiblie ? À nous trois, nous représentons ce qu'Athènes a de plus glorieux : son gouvernement démocratique et ses arts. Tu citais les contributions de Socrate à la cité : les nôtres vaudraient-elles moins ? Devrais-je à mon tour me rabaisser en me vantant de mes combats et de ce qu'ils m'ont coûté pour la libération d'Athènes ? Assurément, nous obtiendrons la condamnation de Socrate. Pourquoi alors t'inquiéter ? D'autres qui ont été condamnés par le passé sont aujourd'hui tombés dans l'oubli et personne ne conteste à présent la légitimité des verdicts. Il en sera de même demain de la condamnation de Socrate. D'ailleurs, on peut aussi supposer qu'il s'enfuira aussitôt d'Athènes comme l'ont fait les autres quand le tribunal se sera prononcé.

LYCON : J'entends bien vos raisons. Non, Anytos, je ne doute pas de ta bonne foi. Je te reconnais comme un homme sérieux et responsable. Tu le sais : je me fie à toi déjà depuis longtemps et tu m'as fait l'honneur de me choisir pour défendre tes intérêts dans les assemblées et les procès. Et parce que j'ai confiance en toi, et parce que je crois aussi que Socrate est l'ennemi de la démocratie, je vous rejoins.

ANYTOS : Parfait. Nous sommes donc d'accord. Il s'agit à présent de savoir comment nous y prendre. Mélétos, c'est toi qui te charges d'afficher officiellement une plainte contre Socrate sur le portique de l'Archonte-roi. Désolé de te demander de jouer ce rôle de prête-nom, mais il faut que ce soit toi. Étant chef du parti populaire, je ne peux pas m'en charger moi-même, le démos ne comprendrait pas qu'un politique aujourd'hui de ma stature s'abaisse au niveau d'un vieux radoteur à moitié clochard. Une fois la plainte enregistrée, Lycon et moi la contre-signerons et quand l'archonte aura convoqué Socrate, j'interviendrai alors pour appuyer l'accusation et convaincre les juges.

MÉLÉTOS : Je le ferai. Quels chefs d'accusation dois-je présenter à l'archonte ?

ANYTOS : Nous les avons définis ensemble : Socrate ne reconnaît pas les dieux de la cité, il introduit aussi des divinités nouvelles et il corrompt encore par ses discours la jeunesse athénienne. Tout est dit. Lycon s'occupera des premières procédures. À nous trois nous aurons vite fait de retourner une grande partie du tribunal contre lui, moi comme représentant des artisans et des politiques, toi les poètes et Lycon les orateurs. Ce procès doit être l'occasion de rendre à Athènes sa foi en nos valeurs ancestrales. En vérité, je n'ai rien de personnel contre Socrate, vous savez que je l'ai moi-même plus jeune souvent écouté discourir. Mais il s'est condamné lui-même en s'attaquant depuis aux principes de nos anciens et aux dieux d'Athènes. Et nous-mêmes, en tant que piliers de la nation et défenseurs de la démocratie athénienne, nous ne pouvons pas ne pas répondre : il est dorénavant de notre devoir de l'empêcher définitivement de nuire. Partons. Demain, chacun de nous sait ce qu'il a à faire.

 

 

III

 

LYCON : C'est gagné ! Par Thémis, je ne pensais pas au début que ce serait si facile.

ANYTOS : Oui. Finalement, Socrate est condamné à mort. Cependant, je m'attendais à un vote plus massif des jurés contre lui. S'il s'en est lui-même étonné, il faut aussi reconnaître qu'il nous a aidés. Déjà en refusant l'appui des logographes et en prenant lui-même sa défense. Les juges n'ont pas apprécié qu'à nouveau il leur fasse la leçon.

MÉLÉTOS : C'est tout de même étrange, il m'a semblé parfois lui-même rechercher sa condamnation...

ANYTOS : C'est vrai. Ils attendaient qu'il s'explique et reconnaisse les chefs d'accusation, mais lui n'a fait que se justifier. D'abord, en dénonçant des rumeurs sur son compte qui durent et le poursuivent depuis Aristophane d'après lui, puis de prétendus ragots qu'auraient colportés ceux dont il s'est moqué à chaque occasion. En fait, il a toujours reporté ses fautes sur d'autres. Et tout cela dans une modestie feinte, visiblement. Cela ne pouvait pas passer. Nous aussi, il nous a pris à partie, chacun d'entre nous. J'avoue avoir craint que sa parole soit davantage incisive. J'ai même cru un moment que sur la question de sa piété, il t'avait suffisamment acculé, Mélétos, pour emporter l'avis du jury. Ou bien quand il en a appelé aux témoignages de ses anciens élèves présents parmi les jurés. Oui, il est habile, mais il a commis aussi des erreurs. La vérité, c'est que s'il sait certainement tout remettre en cause par des phrases en l'air dont il s'empare chez ses interlocuteurs, il est incapable de saisir la réalité et de s'exprimer en conséquence.

LYCON : Il s'en est excusé auprès du tribunal dès le commencement de sa défense. Mais ce n'est pas en philosophe qu'il faut s'adresser aux juges.

MÉLÉTOS : Il faut aussi reconnaître que nous ne l'avons pas épargné.

ANYTOS : Oui, il n'imaginait certainement pas que la condamnation serait si sévère. Ni lui, ni ceux qui l'accompagnaient. Grande fut leur surprise.

LYCON : C'est vrai aussi que d'ordinaire la peine de mort ne s'applique qu'aux cas les plus exceptionnels.

MÉLÉTOS : Et quoi ? Considères-tu donc que Socrate ne représente pas un danger pour la cité et les dieux qui veillent sur elle ?

ANYTOS : Paix, mes amis. C'est nous avons requis cette condamnation. Elle n'a rien de singulier. D'autres l'avaient aussi demandée avant nous dans des cas similaires. Quand le tribunal l'a interrogé sur la condamnation qui selon lui conviendrait, s'il n'avait pas proposé insolemment d'être logé et nourri au prytanée, les jurés n'auraient pas confirmer au cours du second vote la plus lourde peine. C'est bien de lui ! Il ne pouvait pas plier, même au prix de sa vie. Un incorrigible entêté ! Au bord du gouffre, il fallait encore qu'il provoque le sort !

LYCON : Cette revendication de justice qui lui aurait permis d'être nourri au prytanée à en effet été reçue comme la marque d'une fierté bien mal appropriée, une nouvelle bravade à l'égard des juges qui lui coûte la vie. Après cela, évidemment, si certains jurés avaient été indécis ou avaient d'abord compati, plusieurs ont alors basculé au vote final très logiquement pour la peine capitale.

ANYTOS : Oui, trop fier pour céder. Cela m'étonne à peine de sa part. S'il s'était amendé ou même avait fait semblant de quémander la clémence des juges, juste de reconnaître à mi-voix les griefs que nous lui reprochions, s'il avait plaidé en adoptant une rhétorique humble pour éveiller la pitié du tribunal, s'il avait mis en avant ses parents, ses enfants, l'un adolescent et les deux autres tout petits, il aurait pu assurément être acquitté. Mais non ! C'était toujours trop pour lui ! Même proposer une contre-condamnation simplement raisonnable, même cela, il n'a pas pu y consentir. Non. Il fallait qu'il en impose jusqu'au bout aux yeux de tous. Qu'il soit nourri et logé au prytanée ! Tout bonnement ! Mais quelle arrogance !

MÉLÉTOS : Sous la pression de ses disciples, il a quand même suggéré ensuite une amende dont ceux-ci se portaient garants. D'ailleurs, j'ai craint un temps que la proposition soit retenue par les jurés.

ANYTOS : C'était trop tard. Le mal était fait. Et ces propos sur son indifférence face à la mort, oui, semble-t-il, une mort qu'il a fini même par revendiquer, cela ne pouvait que laisser croire qu'il se moquait du tribunal et poussait les jurés à le condamner sans remords.

LYCON : En vérité, la scène était vraiment étrange. Il a semblé à ce moment-là que c'était Socrate qui condamnait Athènes, et la cité qui avait fauté. Jusqu'au bout, il s'est présenté comme le plus honorable d'entre nous, même et d'abord dans son acceptation de sa mort. Jusqu'au bout, il a invoqué notre soit-disant honte. J'avoue ne pas avoir compris cette défense.

MÉLÉTOS : C'est ce qu'il aurait voulu nous faire croire. Mais je suis sûr que son apparente sérénité n'était que feinte.

ANYTOS : Peut-être. Ou pas. Dans tous les cas, il est maintenant condamné. Mais la peine ne pourra pas être exécutée avant le retour de la théorie envoyée à Délos pour le sacrifice en commémoration de la victoire de Thésée sur le Minotaure. Cela prendra bien un mois. Avant que ne reviennent les députés, Socrate est prisonnier.

MÉLÉTOS : Il pourra encore dire alors que ce répit est un signe d'Apollon. Il faudrait cependant s'assurer qu'il ne s'échappe pas. Dans une situation semblable, Anaxagore condamné pour son athéisme s'était dérobé à son sort en s'enfuyant d'Athènes.

ANYTOS : Je n'en suis pas si sûr. En fin de compte, ce serait peut-être même une bonne chose. Mais s'il quittait l'Attique, nous nous débarrasserions aussi bien de lui. Et cela sans nous salir les mains de son sang. Car si les Athéniens aujourd'hui paraissent accepter cette condamnation sans renauder, qui peut savoir de quoi est fait demain. Notre monde n'a jamais été aussi instable et nous devons rester prudents.

LYCON : Oui, je pense que ce serait peut-être préférable pour nous aussi qu'il s'enfuie. Mais après ce qu'il a dit sur l'exil, je doute qu'il nous accorde encore cette faveur.

 

 

IV

 

ANYTOS : Vous savez déjà ? Socrate a bu la ciguë hier soir.

LYCON : Quoi ? Le vaisseau des députés est rentré de Délos ?

ANYTOS : Oui, la veille. Dès la nouvelle connue, Socrate a demandé à ce qu'on lui remette la mixture empoisonnée.

MÉLÉTOS : Eh bien, voilà une bonne chose de faite. Maintenant ses amis de la sagesse se montreront prudents et y réfléchiront à deux fois avant de s'en prendre à ce que nous estimons le plus. Ils étalaient leur effronterie, dorénavant ils sauront ce qu'il en coûte d'offenser la cité et les dieux.

ANYTOS : Cela s'est passé très vite. Seuls quelques-uns de ses disciples étaient présents en dehors du geôlier et de l'homme qui a préparé et apporté le poison.

LYCON : Tant mieux, nous avons évité ainsi un spectacle populaire qui aurait aussi pu entraîner des troubles à l'ordre public. Athènes apprendra bien assez tôt la nouvelle. Il va falloir ces jours-ci trouver un moyen d'occuper l'attention du démos, le détourner de la mort de Socrate. Qu'en penses-tu, Anytos ?

ANYTOS : Ses proches ont tenté en vain au cours du mois passé de le convaincre de fuir. Ils avaient beau insister, il refusait toujours, prétextant que, où qu'il aille, il connaîtrait le même sort qu'à Athènes, ne pouvant se priver de diffuser sa parole autour de lui et de former la jeunesse, qu'ailleurs comme ici les jeunes gens viendraient l'écouter, que de former à la vertu et à la sagesse tel que son dieu le lui commandait était pour lui plus fort que la vie elle-même.

MÉLÉTOS : Quelle démagogie !

ANYTOS : Non. Il le croyait vraiment. La mort ne lui faisait vraiment pas peur. Il l'a accueillie comme une volonté des hommes et des dieux. Ceux qui l'ont assisté jusqu'à sa fin disent qu'il a fait montre d'un grand courage, sa sérénité n'a pas flanché un instant, il est resté lui-même jusqu'à son dernier instant. Après avoir pris un bain, il a reçu sa famille, a pu s'entretenir avec elle et lui faire ses adieux avant de la renvoyer.

MÉLÉTOS : À son procès, quand il connut sa condamnation, il nous avait demandé de nous soucier de ses fils après sa mort. Mais il avait beau avoir précisé qu'il ne nous en voulait pas, c'était encore pour nous insulter quand il nous conseillait de les punir s'ils recherchaient des richesses plutôt que la vertu ou se croyaient quelque chose qu'ils ne seraient pas.

LYCON : Oui, il nous a clairement demandé de veiller à ce que ses enfants deviennent comme lui ! C'était une nouvelle offense à l'égard du tribunal présentée comme une justice à lui rendre ainsi qu'à ses enfants. Un ultime pied-de-nez à l'autorité !

ANYTOS : Le serviteur des Onze, son geôlier, l'a remercié en pleurant quand il lui a apporté la coupe à boire. Il a reconnu n'avoir jamais rencontré de prisonnier plus attentionné, a dit de lui qu'il était l'être le plus généreux, le plus doux et le meilleur. On rapporte encore que cet homme avait régulièrement le mois écoulé tenu compagnie à Socrate, s'entretenait avec lui au-delà de son service.

MÉLÉTOS : Qui écoutera ce cerbère ? À cette heure, les Athéniens ont d'autres préoccupations que le sort d'un vieux fou.

ANYTOS : Puis il a demandé à l'homme qui avait préparé le poison ce qu'il avait maintenant à faire. Celui-ci lui a expliqué qu'une fois la coupe vidée, il devait laisser le poison agir en marchant d'abord, puis s'allonger quand ses jambes deviendraient trop lourdes pour le porter. Alors Socrate a bu la ciguë. À ce moment-là, ses disciples qui se contenaient tant bien que mal jusque-là ont laissé éclater bruyamment leur peine, libérant des flots de larmes en l'honneur de l'ami qu'ils perdaient. Il fallut que Socrate lui-même les reprenne pour qu'ils retiennent leurs cris et leurs sanglots.

LYCON : Par Zeus, si cela est la vérité, on ne peut pas non plus lui dénier un grand courage.

ANYTOS : Il a marché quelque temps. Ses amis le suivaient. Un moment, il a dit que ses jambes s'alourdissaient et il s'est allongé sur le dos comme on lui avait dit. Il s'est alors voilé le visage. L'homme au poison régulièrement tâtaient ses membres tandis que le corps se refroidissait. Ses dernières paroles furent de demander à son ami Criton de sacrifier un coq à Asclépios. Peu après un ultime sursaut indiqua qu'il était mort.

MÉLÉTOS : Enfin. Sa mort apaisera tous ceux qui veulent qu'Athènes retrouve sa gloire passée. Elle tiendra aussi à distance ceux qui seraient tentés de soutenir les factions oligarchiques contre nous. Par ailleurs, je doute fort que les disciples de Socrate se manifestent ces prochains temps. Mieux vaut maintenant pour eux quitter l'Attique plutôt que de risquer à leur tour d'être accusés pour des idées séditieuses. La mort de Socrate devrait renforcer le parti populaire dans la cité.

LYCON : J'aimerais aussi le croire. Pourtant à son procès, il nous a prédit un châtiment plus pénible que sa mort. Il a aussi ajouté que se multiplieront des enquêteurs pour exiger des comptes sur notre vie.

MÉLÉTOS : Ce sont des menaces en l'air. Que n'aurait-il pas dit lorsqu'il a réalisé qu'il avait perdu devant le tribunal !

ANYTOS : Je ne sais pas. Il a annoncé aussi qu'il nous serait reproché d'avoir fait mourir un sage. Je ne sais plus. Son adhésion au verdict, à sa propre mort et les témoignages qui en parviennent renversent l'accusation que nous avons soutenue. Après avoir accepté la condamnation du tribunal parce qu'il disait avoir consacré sa vie à la justice et qu'il ne pouvait dès lors s'y dérober, ne faire rien que de conforme aux lois disait-il selon son habitude, sa mort si glorieuse et magnifique qu'on nous rapporte interroge à présent sur la pertinence du verdict. Car en vérité, c'est mort, depuis l'Hadès, que Socrate nous accuse maintenant à son tour. Et la question que chacun de nous se posera est : en le condamnant publiquement à mourir, ne nous sommes-nous pas condamnés en même temps que lui ? Ah, tout aurait été beaucoup plus simple s'il s'était enfui. Mais non ! Il savait bien ce qu'il faisait. En s'enfuyant, il devenait coupable. Ainsi, il nous a laissés seuls avec notre conscience, cette conscience qu'il interpellait de son vivant et qui nous poursuit maintenant, plus insupportable qu'il ne le fut jamais lui-même. Il passera bientôt simplement pour un bouc émissaire. Voilà que nous nous trouvons aujourd'hui devant de nouvelles et sombres alternatives qui nous échappent encore. Et comment ne nous échapperaient-elle pas ? Car comment s'assurer que ce qui fut qualifié de justice par un tribunal hier sera encore reconnu par la justice des hommes demain ?

 

 

V

 

LYCON : Anytos, je te cherchais. La foule a envahi les rues de la cité. Les gens nous tiennent responsables de la situation désastreuse dans laquelle se trouve Athènes.

ANYTOS : Oui, je l'ai appris. Rien ne se passe comme on l'avait espéré. Finalement, malgré un temps que nous avons cru d'indifférence, le peuple fait maintenant de Socrate un martyr.

LYCON : Mais qui les a donc soulevés ? Ses disciples n'ont-ils pour la plupart quitté l'Attique de peur qu'à leur tour nous les traînions en procès ?

ANYTOS : Ce ne sont pas nos ennemis aujourd'hui qui manquent. Ceux qui soutiennent l'oligarchie passée les premiers. Le parti des riches tout d'abord qui n'a jamais baissé les bras. Et à l'extérieur, d'autres cités ne soutiennent pas notre régime démocratique parce qu'elles craignent que leurs gens à leur tour revendiquent un gouvernement populaire. Par ailleurs, tu te trompes naïvement si tu crois que tous les disciples se sont pas enfuis de la cité. Certains sont parmi nous. Ceux-là sont à la manœuvre et haranguent les foules.

MÉLÉTOS : Anytos, Lycon. Vous êtes là. La situation s'aggrave. Nos noms sont lancés par la foule qui réclame à ce que nous rendions compte de la mort de Socrate. Une plainte vient même d'être déposée contre nous auprès d'un thesmothète.

LYCON : Par Zeus, une plainte contre nous ! Mais qui ?

MÉLÉTOS : Ce maudit Antisthène ! Lui n'a pas quitté Athènes. Il était présent quand son mentor a bu la ciguë et n'a pas cessé depuis de suivre ses préceptes dans la cité. On le disait très doux dans ses propos et modéré dans ses idées. Foutaises ! Il aurait fallu s'en méfier comme du feu ! Il s'avère être l'un des plus acharnés disciples de Socrate à notre encontre.

LYCON : Quel griefs a-t-il dénoncés contre nous dans sa plainte ?

MÉLÉTOS : Il nous accuse d'avoir abusivement demandé la peine de mort contre Socrate à des fins personnelles. Il ajoute que nous avons menti lors du procès pour influencer le jury.

LYCON : Je savais que nous allions trop loin.

MÉLÉTOS : Ce n'est plus le temps de regretter. Nous sommes en danger. Il faut tenter quelque chose.

ANYTOS : Et tenter quoi ? C'est notre base qui nous lâche. Tenter quoi ? Se tourner vers les oligarques et les supplier de nous aider ? S'il y a procès, nous pourrons invoquer la décision des juges de condamner Socrate. Quoi d'autre ?

MÉLÉTOS : Je crains que cela ne suffisse pas. La base n'est pas la seule à nous abandonner. Nos partisans et amis démocrates ont vite compris qu'ils devaient s'éloigner de nous pour ne pas eux aussi être pris pour cible. Ainsi, les mêmes qui nous suivaient hier pour soutenir catégoriquement la peine capitale lors du procès sont à présent si épouvantés qu'ils crient les plus fort contre nous et réclament furieusement nos vies en retour.

LYCON : Oh, je le savais. Socrate nous a maudits. Il l'avait prédit à l'annonce du verdict, nous payerons notre crime à présent.

MÉLÉTOS : De peur qu'on les mette aussi en cause, ils se sont rendus sur l'agora et sont parvenus à ameuter les gens et les monter contre nous. Tous ont oubliés combien Socrate les raillait et les méprisait de son vivant, dorénavant ils le citent eux aussi comme le meilleur des hommes.

LYCON : Mais que faire alors ?

MÉLÉTOS : Anytos, que dis-tu ?

ANYTOS : Que dire ? Il est évident que nous nous sommes trompés. Nous nous sommes trompés et nous sommes aveuglés nous-mêmes. En pensant aider la cité, nous avons condamné Socrate. À présent, la foule nous condamne à son tour en pensant selon la même logique aider la cité. Que leur importait-il de son vivant, hormis à ses proches et aux quelques-uns qui le suivaient et l'écoutaient ? Athènes poursuit sa ruine : nous avons cru l'empêcher mais n'avons contribué qu'à l'aggraver. La mort de Socrate restera dans l'histoire comme la plus haute marque de notre déchéance. Alors que faire maintenant ? La foule réclame vengeance de notre crime à tous et rien ne peut l'empêcher aujourd'hui de l'obtenir. Peu lui chaut qu'elle ait hier cautionné la condamnation de Socrate. Ce sont nos morts dorénavant qui la consoleront et lui permettront de s'innocenter de l'avoir condamné à mort. Que faire, sinon affronter un procès qui risque fort de nous coûter nos têtes et nos réputations ou, ce que Socrate n'a pas fait pour notre malheur, fuir, choisir l'exil pour sauver nos vies quitte à perdre tout honneur ? Il n'y a pas d'autre choix que celui-là. Tu me demandes ce qu'il faut faire, n'est-ce pas ? Faites donc ce que vous voulez, quoi qu'il arrive et que nous fassions, nous n'en réchapperons plus.

 

 

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