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  Nicolas Raljevic

L'ANTI-FRANCE

 

   Février 2026

 

   1

 

La scène : un homme jeune assis dans un fauteuil devant un téléviseur. Flash info soudain. L'annonce d'un individu retrouvé mort après une rixe à proximité d'une conférence politique. L'homme s'est redressé dans son fauteuil et a monté le son de la télé.

On frappe à la porte. Un temps. L'homme se lève. S'arrête devant la porte.

C'est qui ?

C'est moi. Ouvre.

Il ouvre la porte prudemment. Un homme force le passage et entre. La porte se referme vite derrière lui. Le nouveau venu demeure debout au milieu de la pièce. Il voit la télévision allumée, l'observe un moment, puis s'avance et l'éteint avec la télécommande.

Tu es au courant.

C'était vous ?

Oui.

Merde.

Un silence douloureux.

Ils ont annoncé sa mort il y a une heure déjà.

Comment c'est arrivé ?

Ça a commencé devant la salle. Des gens de chez eux ont d'abord déployé une banderole et lancé des slogans. Encore leurs filles. Ils les envoient au front pour mieux intervenir ensuite. Ça a chauffé un moment. Des bousculades, des menaces. Les camarades nous ont appelés. Les autres ont prévenu les leurs. On s'est accroché sur la place. Ils étaient quinze ou vingt, nous aussi. Les insultes d'abord, puis la bagarre.

Du sérieux ?

Ils avaient prévu le coup et étaient armés. On en a quand même amoché un ou deux. Eux aussi. Jusqu'à ce qu'on les coince dans une rue. Alors on les a chargés et ils se sont sauvés.

Temps de silence.

Et alors ?

On retournait vers la salle quand on en a de nouveau croisé un groupe. Toujours les mêmes. On les a reconnus même sans leurs cagoules. Ils disaient ne pas avoir pris part à l'affrontement mais plusieurs étaient marqués. Ils flippaient grave. De nouveau ils ont tenté de s'enfuir mais on en a rattrapé quelques uns. Et cette fois, ils ont pris cher. Y avait l'embrouille précédente, les crachats, les coups, les mortiers. On avait leurs insultes dans la tête, leurs menaces, leurs grandes gueules... Là, on les tenait. On s'est lâchés.

Et après ?

Après, on est retourné à la salle. En partant, on les a vus qui se relevaient. On rigolait, on se disait que ceux-là n'en redemanderaient pas de sitôt.

Tu m'étonnes !

Ça a tapé dur, mais comme d'autres fois. Pas moins mais pas plus. Putain ! Ça fait aussi un facho de moins. Combien ils nous en ont laissé sur le carreau, eux !

Ça passera pas tout seul cette fois. Ils n'attendaient que ça. Ils vont pouvoir monter tout le monde contre nous.

Un temps de silence.

On peut vous identifier ?

Nous identifier, nous identifier... Si ce connard n'avait pas clamsé, l'affaire n'aurait pas fait de bruit. Une baston parmi d'autres. Là, ils ont nos portables, des vidéos peut-être...

Qu'allez-vous faire ?

Temps de silence.

Ces salauds sont venus vous chercher. Mais maintenant, ils vont vous plomber, jouer les victimes. Tu peux leur faire confiance. Ils ont un mort, et ils vont tout faire pour le transformer en martyr. Et vu l'ambiance sociale et politique, ça risque bien de réussir.

Temps de silence.

Et là-haut, qu'est-ce qu'ils disent ?

Ça gueule dans tous les sens. Ils déclarent qu'ils ne nous abandonneront pas mais refusent de se mouiller davantage. Le boss répète qu'il nous soutient, mais ce n'est peut-être qu'une question d'heures avant que nous ne nous retrouvions livrés à nous-mêmes. À présent, ils ne décrochent plus. Depuis que l'information est parue, tous les partis désignent et accusent sur les télés l'extrême-gauche, voire la gauche dans son ensemble. Chacun est rentré de son côté, on évite de communiquer de peur de se faire griller. Chacun espère qu'on l'oublie. Chacun se demande si les autres se tairont.

Un temps de silence. Le premier homme rallume la télévision. L'assemblée nationale est en ébullition. Une majorité de députés apostrophent violemment un groupe parlementaire de gauche. En télex, parallèlement au son qui va croissant, des déclarations de condamnation de la part des plus hautes personnalités politiques du pays défilent à grande vitesse au-dessus de la scène.

Puis le noir silencieux.

 

 

   2

 

Autour d'une table.

Bon, moi aussi ça me fout la rage. Je ne dis pas le contraire. Mais maintenant, il faut qu'on rebondisse et qu'il ne soit pas mort pour rien.

Je suis d'accord. C'est l'occasion comme jamais d'ostraciser l'extrême-gauche pour un bon moment. Peut-être même une chance de couler la gauche toute entière pour les prochaines élections.

Tu t'intéresses aux élections toi maintenant ?

Tout ce qui peut aller dans le sens national doit être soutenu. Je sais : c'était un bon gars, on l'aimait tous beaucoup, mais là, il est mort. Alors, aujourd'hui, soit on se laisse aller à pleurnicher, soit on contre-attaque. Et moi, je suis pour la contre-attaque.

C'est vrai. On a cette fois l'opportunité de frapper un grand coup dans l'opinion publique. De nous faire entendre. On ne peut pas laisser passer ça.

Qu'est-ce que tu proposes ?

Déjà, il faut parler, communiquer. Ils ont montré aux infos comment les gauchistes s'en sont pris aux filles et à la banderole. Le copain était de l'Action française et catho, jeune étudiant, sans casier, propre sur lui. C'est d'abord sur son souvenir qu'il faut travailler. Les journaleux sont à la chasse au scoop. Nous devons les rencontrer et leur dire quel Français c'était.

La famille a prétendu qu'il n'était affilié à aucune idéologie.

Oublie la famille. On n'a pas besoin d'elle si elle ne veut pas de nous. Nous devons nous emparer du contrôle de l'information. Et c'est donc d'abord la presse qu'il faut cibler.

Je propose qu'on organise une manifestation pour dénoncer le meurtre d'un bon Français. De l'autre côté, c'est ce qu'ils font pour les leurs.

En tous cas, ça bouge. Je reçois des appels de toute la France, et même des messages de soutien de Belgique, d'Allemagne, d'Italie... Beaucoup disent qu'ils sont prêts à nous rejoindre si on fait quelque chose.

Il faut être prudent quand même. Ne pas se laisser déborder. Si on laisse croire qu'il s'agit d'une résistance d'abord idéologique, on risque à notre tour de nous isoler. Non, ce qu'il faut, c'est susciter un élan de solidarité dans l'opinion, tenter quelque chose de très large, faire passer notre camarade comme une victime parmi d'autres de la violence barbare de l'extrême-gauche, comme la victime patriotique que chaque Français pourrait être un autre jour à son tour.

Une manifestation, ça risque pas d'en affoler certains ?

Il ne faut pas annoncer une manifestation, non, une marche, voilà ce qu'il faut.

Oui, c'est bon ça : une marche blanche !

Hochements de tête et sourires amusés.

Bon, il faut se répartir les tâches. Il faut que ceux qui le connaissaient prennent contact avec la presse pour en dresser le portrait d'un bon patriote, un Français propre sur lui. Attention, pas d'allusions à l'Action française ou à Némésis. Étudiant en troisième année, catholique pratiquant, bon camarade, pas d'antécédents. Il faut aussi communiquer à tout va sur les réseaux sociaux. Ça, c'est ton domaine...

Je m'en occupe. J'ai des photos de lui qui sont présentables.

Oui, attention à rester dans le soft : tristesse et indignation, mais pas de propos violents ni de scandale. De la retenue, de la propreté, de la tristesse. On se distingue.

Je sais faire aussi.

Moi, je me charge de la demande en préfecture pour une marche...

Il faut la conduire jusqu'au lieu où il est tombé. J'y suis passé tout à l'heure, les gens y ont dressé un autel, viennent y déposer des petits mots et des fleurs.

C'est très bon, ça. Il faut l'entretenir. Nous irons nous aussi déposer une gerbe. Il faut le dire aux journaux pour qu'ils viennent.

C'est pas dit que la préfecture accepte.

Ce n'est pas dit non plus qu'elle refuse si on élargit suffisamment la colère dans l'opinion.

Moi, je vois de mon côté pour les banderoles...

et des t-shirts avec sa tête...

en bleu-blanc-rouge...

Je peux dans la foulée en informer les autres groupes pour faire du monde.

Oui, fais-le. Mais qu'ils entendent aussi qu'on ne veut pas de débordements. La consigne, c'est l'ordre avant tout.

Et les politiques ?

On est évidemment ouverts, mais on ne se laisse pas dépasser. Et entre nous uniquement. Je ne veux pas voir de gauchistes ou apparentés dans le cortège.

Des patriotes uniquement.

Allez, on a du travail, chaque minute compte à présent.

Ils sortent de scène. Noir.

 

 

  3

 

Des notifications sonores signalent systématiquement les publications issues des réseaux sociaux qui défilent sur la scène et les murs.

MONIKA : Condoléances à la famille. Que justice soit rendue. Emoji tristesse.

FIFI : C'est triste, mais ça devait arriver. Avec toute cette violence aujourd'hui. Et c'est toujours les mêmes qui sont derrière.

MONIKA : Et à qui donc pensez-vous ?

FIFI : Je préfère me taire ou je vais encore me faire traiter de facho.

GERALDINE : Fallait pas venir jouer les gros bras, t'as trouvé ce que tu cherchais. Rien à foutre !

ALAIN : L'extrême-gauche assassine ! Les antifas sont des lâches criminels qui ne se sentent forts qu'en meute pour taper sur un mec à terre. Honte à eux !

JEAN : L'Assemblée nationale qui fait une minute de silence pour un néo-nazi, c'est la république qu'on assassine !

HANS : Ces gens-là veulent la disparition de la France et des Français.

HICHAM : تعازينا. Tristesse.

ZIZOU : Les médias se lâchent. Ils ont enfin l'occasion de plomber la gauche et ils vont vomir tout leur venin au profit des nazillons !

PET : Ras le bol de ces islamo-gauchistes. Il faut faire le ménage une bonne fois pour toutes. On est chez nous ! À mort l'anti-France ! Tête de mort.

QUIET : Waouh, le niveau des commentaires !!! On trouve vraiment un panier de cons sur les réseaux sociaux ces derniers jours !!!

MOI : Et encore, j'ai corrigé les fautes ! Rire.

ROUGE : Le mec vient pour casser de l'antifa et se fait rétamer. Ça a été lui, ça aurait pu être l'un d'en face. Que ça serve de leçon aux autres.

MOUSS : Je ne comprends pas. Pourquoi une minute de silence à l'Assemblée alors que quand ce sont les musulmans qui sont assassinés on n'en fait pas autant ?

SISSI : Parce qu'on est en France ! Tu peux te casser si ça te plaît pas.

BOSS : C'est toi qui devrait dégager, tu pollues le pays ! Vomi.

DEDE : Justice française à deux vitesses.

JEF : Parce qu'il est français, lui. Bleu-banc-rouge.

MOUSS : Moi aussi.

JEF : C'est ce que tu crois ! Ça se mérite d'être français. C'est pas toi qui décides ni une carte d'identité. Rire

VALERIE : C'en est encore un qui se croit débarqué dans la poubelle du tiers-monde, celui-là. Rire

LOVE : L’extrême droite, partout et toujours, n’a laissé derrière elle que du désordre, de la haine, de la guerre… et de la merde. Inutile d’en dresser la liste : l’histoire s’en est chargée. À chaque fois : le chaos, le repli, l’obscurantisme. Le recul des sciences. Le recul de la culture. Et surtout, le recul de l’amour. Oui, c’est peut-être ça, le résumé le plus simple : le recul de l’amour, de la poésie, de la nuance, de la gentillesse, de l’empathie. Le recul des valeurs humanistes, tout simplement. Ce qui est charrié derrière ces mouvements, c’est une hostilité profonde au bonheur de vivre ensemble. Une défiance envers la complexité du monde. Une peur transformée en colère. Depuis des années, certains ont méthodiquement brouillé les esprits, remué les peurs, attisé les rancœurs, remuant sans cesse cette mélasse nauséabonde qui finit par envahir les têtes. Et aujourd’hui, certains visages en sont l’expression visible. l'extrême-droite en est l’incarnation la plus lisse, la plus médiatique — la vitrine propre d’un fond qui ne l’est pas. Et voilà où nous en sommes. Tristesse.

BERNARD : Bravo à vous et merci pour ce commentaire touchant. Cœur.

FRANC : Putain, t'en tiens une couche, toi !

TONIO : Va vivre chez eux si tu les aimes tant que ça, ils t'en donneront de l'amour. Pas besoin de gens comme toi chez nous. Dégage !

BERNARD : C'est français ça, Tonio ?

TONIO : Moi je suis blanc.

BERNARD : Ah oui, en effet, ça change tout. Rire.

TONIO : Racisme anti-blanc ?

LOUPBLANC : Complètement hors-sol, la meuf. Faut arrêter la fumette. Merde.

NICO : Viva antifa !!! Poing.

88 : Ordure. On va tous vous fracasser !

NICO : Bla bla bla. Faut pas rester caché derrière ton écran pour ça.

AMINATA : Moi, j'ai peur maintenant pour mes enfants. On ne se sent plus en sécurité nulle part en France. On se demande vraiment comment tout ça va se terminer ?

VIKING : Et pourquoi vous êtes venus, vous ? On vous a pas appelés.

SERGIO : L'extrême droite a raison. Qu'est-ce qu'elle nous a amené l'immigration ? Rien de rien, à part des emmerdes.

MJL : Bah, déjà en partie la prospérité des Trente glorieuses et aujourd'hui de se charger des métiers que les Français trouvent trop dégueulasses.

SERGIO : La bonne blague ! Rires.

MJL : Eh bien, venez donc vider mes poubelles au lieu de rire comme un gros con !

 

Noir.

 

 

  4

 

Une estrade, un pupitre, un micro. Un drapeau français en grand derrière.

Mesdames et messieurs les journalistes, je vous remercie de votre présence. Ce sont des circonstances terribles qui m'amènent aujourd'hui à m'adresser à vous. L'émotion est collective. Un jeune homme, un Français, un patriote, a été tué parce qu'il défendait ses convictions. Je veux bien sûr d'abord penser à sa famille. Rien ne justifie jamais qu'on meure pour ses idées en république. Or ce jeune homme est mort parce qu'il se battait pour son pays, pour son peuple et contre sa décadence. Il a été tué dans des circonstances abominables, aucune chance ne lui a été laissée par ses meurtriers. Ceux-ci, des barbares, lui ont tendu une embuscade, l'ont tabassé à mort, l'ont littéralement lynché. Pour eux, l'opposition politique ne s'appuie par sur des arguments mais sur la violence physique. Il n'existe aucun respect de leur part pour les opinions différentes. Ce sont ceux-là que l'on appelle l'ultra-gauche. Ils sont les partisans d'un islamisme en France, d'une immigration massive, d'un profond mépris de nos valeurs traditionnelles. Ils sont organisés en milice comme la France en a connues il y a un siècle. Mais les responsabilités ne s'arrêtent pas à quelques nervis gauchistes et cosmopolites, pas seulement à une extrême gauche. Ce ne sont là que le bras armé d'une coalition qui détruit notre pays. Non, c'est la gauche française toute entière qui aujourd'hui menace ceux qui ne pensent pas comme eux, que cela soit par leurs actions ou encore par leur silence complice. Celle-ci a des comptes à rendre, elle est responsable des dérives innombrables dont notre société fait les frais depuis trop longtemps. Cette gauche soutient une idéologie qui met en danger notre république et nous serons toujours en première ligne pour la combattre. Elle est la première coupable de tout ce désordre. Elle s'en prend à nos institutions les plus respectables. Et d'abord à l'encontre de la police, comme nous pouvons le constater depuis des années dans les déferlements de violence sauvage lors de manifestations qui visent avant tout à renverser notre démocratie. Elle infeste aussi l'éducation nationale en propageant des idées contre la France. Elle corrompt même la justice qui soutient les délinquants. Mais aussi aux plus hauts niveaux politiques. Tous ceux qui ont permis à cette gauche antiparlementaire de pénétrer dans l'Assemblée nationale malgré la volonté du peuple français sont tout autant coupables. Oui, je suis en capacité de dire que leur responsabilité est collective. Or nous, nous combattons depuis toujours la violence en politique. Nous sommes pour le droit, et rien que pour notre droit. Nous sommes les garants de l'ordre démocratique aujourd'hui en France. Et ici, il faut dorénavant que la justice soit forte. Cette tragédie doit être sévèrement punie. Il faut mettre hors d'état de nuire ceux qui menacent de déstabiliser le pays, qui cherchent à le corrompre. Nous attendons une condamnation des plus fermes de cette violence et de ses partisans. Nous exigeons aussi qu'une liste des groupuscules nuisibles soit constituée pour surveiller ces individus particulièrement violents. Nous attendons de plus à ce que ce type d'organisations soit déclaré comme terroriste. Nous demandons aussi l'interdiction des conférences de la gauche radicale dans les universités qui subissent depuis des années les pressions de ceux qui combattent la démocratie et endoctrinent notre jeunesse. J'appelle aujourd'hui toutes les formations véritablement républicaines à constituer un cordon sanitaire pour lutter contre cette gauche qui représente un danger pour le pays et notre sécurité. L'extrême-gauche a tué ! Oui, l'extrême-gauche a tué ! Nous sommes à un point de bascule. Elle tuera encore si nous la laissons faire. Dès lors, nous ne pouvons plus admettre la moindre complaisance pour une telle violence. Je le dis : les extrêmes sont la lie de la démocratie. Et c'est par ailleurs parce que nous-mêmes depuis toujours ne nous prêtons à aucune violence que j'appelle nos partisans à ne pas se joindre à la marche prévue prochainement en hommage à notre jeune compatriote eu égard à la nature multiple et incertaine des organisateurs. Notre parti ne souhaitera jamais en effet cautionner de nouveaux affrontements et violences que pourrait engendrer le regroupement de groupuscules extrémistes des deux bords. Car personne ne pourra jamais nous accuser de soutenir d'une manière ou d'une autre la violence au détriment de l'ordre public.

Mesdames et messieurs, je vous remercie.

Il quitte la scène pendant que la lumière s'estompe sur les paroles de la Marseillaise récitées à voix basse en off

 

 

  5

 

Une dame d'âge mûr avec un foulard sur la tête s'avance lentement sur la scène, se présente face au public, l'observe un moment.

Bonjour... Excusez-moi, je n'ai pas l'habitude de prendre la parole devant tant de gens... On m'a dit que je pouvais venir vous voir... En fait, on m'a même dit que je devais venir vous voir.... Je suis madame Aali, j'habite à Chalon-sur-Saône. Vous avez peut-être déjà entendu parler de moi... Non ? Ce n'est pas grave. J'habite donc à Chalon-sur Saône. Je suis veuve, mon mari nous a quittés il y a quelques années. J'avais un fils. Un grand garçon de 20 ans, Ismaël... C'était un bon fils, sérieux et aimé, sans histoires, sur lequel je pouvais compter. Il parlait malgré son jeune âge de se marier, d'avoir des enfants... C'était ma seule famille. J'étais très fière de lui... Le 5 janvier 2026, Ismaël avait un entretien d'embauche pour un emploi dans le bâtiment. C'est dur le bâtiment mais mon fils était quelqu'un de courageux. Cependant, il ne s'y est jamais présenté. Le lendemain, son corps sans vie a été repêché dans un étang au sud de Lyon... Excusez-moi... Trois jours plus tard, un jeune homme s'est présenté au commissariat pour déclarer la disparition d'Ismaël. En fait, Lui et Ismaël auraient passé la soirée ensemble. Les policiers qui l'ont entendu ont trouvé ses déclarations très confuses et ont décidé de le placer en garde à vue. Tout ce que je vous dis là, je l'ai appris par les journaux... D'ailleurs, ce ne sont que les médias qui m'ont tenue informée pendant une grande partie de l'enquête. La police ne m'a convoquée les premières semaines que pour l'identification du corps de mon fils... Donc, cette personne... elle a été suspectée d'être impliquée dans la mort de mon fils. Les journaux ont expliqué que des caméras de surveillance le soir de la mort d'Ismaël les avaient enregistrés se rendant ensemble à l'étang, lui seul en était reparti mais il est revenu trois fois sur les lieux de la disparition dans la même nuit. De plus, je sais par les journaux que son téléphone portable a dévoilé l'existence de vidéos dans lesquelles il insultait mon fils et tenait des propos racistes à son égard. On a appris aussi plus tard que ce jeune homme aurait des antécédents judiciaires liés à des faits de violence et d'autres qui pourraient révéler une xénophobie. Ce sont toujours les journaux qui m'ont appris que le suspect avait ensuite été mis en examen pour, je cite : meurtre en raison de la race, l'ethnie, la nation ou la religion... A priori donc, bien qu'il se croyait français, Ismaël a été tué parce qu'il avait des origines étrangères... maghrébines... arabes...

Un temps.

Je crois que personne ne peut imaginer ni comprendre ce que cette nouvelle a provoqué en moi... Je me suis retrouvée subitement confrontée face à une haine que je n'imaginais pas possible et la justice loin de me considérer comme une mère victime et me soutenir semblait vouloir me tenir à l'écart... Je ne comprenais pas, je ne savais pas quoi faire. J'ai beaucoup pleuré. Ma vie est brisée depuis la mort de mon enfant. Je ne voulais plus qu'un chose, l'enterrer dignement, qu'on me remette son corps pour l'inhumer... Mais on ne me disait rien... Face au mutisme de la justice, j'ai pris un avocat. Lui-même m'a dit être tenu à l'écart de l'enquête. Il a fait une demande pour rencontrer le juge d'instruction... Pas de réponse... Il a renouvelé sa demande... De manière assez peu courtoise m'a-t-il rapporté, le juge lui a répondu que le corps était toujours sous scellé avec un obstacle judiciaire. Il a rajouté aussi qu'il n'était pas la peine de le solliciter tous les jours... Cette violence s'est ajoutée à celle de la perte de mon fils. Je n'aurais jamais cru que... Je me suis demandé si ce juge avait des enfants... Nous avons pris contact avec des organisations de défense des droits. L'association « On s'en mêle 69 » qui milite sur les luttes antiracistes et contre les discriminations a alors appelé à une marche blanche en mémoire d'Ismaël, d'autres nous ont rejoints comme la Ligue des droits de l'Homme. J'ai reçu quelques jours après une lettre du juge expliquant enfin qu'il attendait les résultats de l'autopsie avant de permettre l'inhumation. La marche s'est déroulée le samedi 24 janvier dans le calme et le silence, sans slogans ni banderoles, du palais de justice de Chalon jusqu'à la place de la mairie... Il y avait beaucoup de monde... Les médias locaux en ont un peu parlé... L'indifférence médiatique au niveau national a surpris beaucoup de monde.

Un temps.

La mort d'Ismaël a été traitée comme un simple fait divers. Pourtant, elle s'inscrit dans un climat de violences ciblant des personnes perçues comme issues de l'immigration. Et beaucoup ont dit que l'affaire aurait provoqué un scandale national si c'était un Français de souche, comme on les appelle, qui avait été assassiné parce qu'il était français...

Un temps.

J'avoue avoir le sentiment que la mort de mon fils a été passée sous silence d'abord pour les causes racistes de sa mort. Nous vivons en France, et nous autres issus de l'immigration assurément plus brutalement que beaucoup d'entre vous, dans un climat de racisme décomplexé où les violences et les discriminations ont tendance à être banalisées. Les attaques islamophobes ne cessent de croître. Certains partis politiques, certains dirigeants, certains médias – ce sont parfois les mêmes – portent une lourde responsabilité dans ce phénomène...

Un temps.

Ismaël avait 20 ans. Il n'avait jamais fait de mal à personne. Il ne méritait pas le mépris institutionnel pour linceul. Il ne méritait pas de mourir lui non plus dans une indifférence nationale. Il aurait mérité peut-être plus que d'autres une de ces minutes de silence qui soudent le peuple français pour le meilleur... plutôt que parfois malheureusement aussi pour le pire.

Silence. Défilé des photos, identités et causes des décès suivants :

Federico Martin Aramburu, assassiné par deux militants du GUD

Djamel Bendjaballah, assassiné par un militant de Brigade Patriote Française

Hichem Miraoui, assassiné par un militant RN

3 militants kurdes, assassinés par un militant d’extrême droite

Clément Meric, assassiné par des militants néonazi

Mohamed Madsini, assassiné par un militant néonazi

Brahim Bouarram, assassiné par des militants FN en marge de leur manif

Ibrahim Ali, assassiné par des colleurs d’affiches FN

Philippe Bocard, assassiné par des militants d’extrême droite

etc

 

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