
LE RETOUR DE STANAC
Conte ragusain pour la scène
Nicolas Raljević
Septembre 2026.
Personnages
LONG-NEZ — nécromant
STANAC — Vieillard de la Piva, berger et homme de l'arrière-pays. Naïf mais fier. Il porte le poids des années et la honte de sa mésaventure la nuit dernière à Dubrovnik, mais surtout le désir de croire qu'il a vécu quelque chose d'extraordinaire. Il parle comme un homme qui se raconte une histoire autant qu'il la raconte aux autres.
MIONA — Sa jeune épouse. Femme de travail, de bon sens, directe et peu impressionnée par les grands récits de son mari. Elle le connaît trop bien pour croire ses fables, mais elle sait aussi qu'un homme peut avoir besoin d'un beau mensonge pour sauver sa fierté.
VUKOSLAV — Leur voisin. Curieux, gouailleur, joueur. Il aime rire aux dépens des autres et se donne volontiers le rôle de celui qui comprend tout.
Devant la maison misérable de Stanac, dans un petit village de la Piva, dans les montagnes au-delà de Dubrovnik. Une table de bois brut, un banc, quelques outils de travail. Au loin, la mer.
PROLOGUE
(Entre Long-nez, d'un pas vif et théâtral. Il s'arrête, regarde le public, puis s'incline avec une révérence excessive).
LONG-NEZ : Mesdames, messieurs, voyageurs, curieux,
et vous surtout qui ne savez pas encore où vous avez mis les pieds...
Moi, c'est Long-nez.
Septième mari pour les uns,
Long-nez pour les autres.
Pourquoi le septième ?
Pourquoi Long-nez ?
(Il désigne son nez).
Pour le premier, demandez à mes femmes.
Pour le second, demandez à mon visage.
Mais je suis aussi autre chose.
(Il se penche vers le public comme pour partager un secret).
Je suis aussi nécromant.
Si, si.
Je parle aux morts,
j'interroge les ombres,
elles me confient quelques secrets
que les vivants préféreraient cacher.
(Il se redresse).
Alors ce soir, les morts attendront.
Ce soir il s'agit des vivants de Raguse.
Dubrovnik, comme on l'appelle aujourd'hui,
Raguse, comme on l'appelait alors.
(Il regarde le public avec un air entendu).
Car quand la nuit tombe sur Raguse,
mieux vaut savoir où l'on met les pieds.
Et s'il y a des gens qui dorment,
certains qui travaillent,
d'autres gens qui prient...
on en trouve aussi qui s'amusent.
Moi, je connais bien ces derniers...
Or savez-vous ce qui est arrivé cette nuit à Dubrovnik ?
Non ?
(Un temps).
Tant mieux !
Car si vous le saviez,
vous ririez peut-être avant même que notre homme soit arrivé.
(Il regarde derrière lui).
Et pourtant, un certain Marin de mes amis vous en avait parlé en son temps.
Stanac ! Souvenez-vous...
Un pauvre vieillard qui avait subi les brimades de jeunes nobliaux sans égard pour ses cheveux blancs.
Mais si !... Le vieux Stanac de la Piva.
Il était descendu à Dubrovnik pour y vendre un chevreau et des fromages au marché.
Il en remonte...
(Il compte sur ses doigts).
...avec je ne sais quoi,
mais certainement pas avec tout ce qu'il devait rapporter.
(Il rit).
Mais... Chut !... Écoutez.
Le voilà.
Laissez-le parler.
Car je connais mon Stanac :
quand un homme revient de Dubrovnik,
il rapporte toujours une histoire.
Et celle-ci...
(Il sourit).
… je crois qu'elle pourrait nous apprendre quelque chose.
(Long-nez se retire rapidement).
LONG-NEZ (hors scène) :
Stanac !
Par ici, vieille fripouille !
(Il disparaît).
SCÈNE PREMIÈRE
(Lumière)
(Fin d'après-midi. Miona est assise devant la maison. Elle trie des haricots dans une écuelle de bois. Elle lève les yeux vers le sentier)
(Stanac apparaît enfin. Il avance péniblement, son bâton à la main. Sa besace pend, vide. Sa chemise est froissée et couverte de poussière. Sa barbe blanche a été coupée de travers, et une large tache noire lui couvre une joue).
(Il s'arrête avant d'entrer. Il prend une grande inspiration, redresse les épaules et tente de prendre un air digne).
MIONA : Deux jours.
(Stanac s'arrête).
STANAC : Miona, ma femme...
MIONA : Deux jours.
STANAC : Il m'est arrivé...
MIONA : Le fromage ?
STANAC : Écoute-moi d'abord !
MIONA : Le fromage.
STANAC : Laisse-moi au moins porter ma parole jusqu'à toi.
MIONA : Le chevreau.
(Silence).
STANAC : Tu ne me laisses même pas parler !
MIONA : Parce que si je te laisse parler, tu vas me faire trois histoires avec une seule chèvre. Le fromage d'abord.
(Stanac regarde sa besace vide).
MIONA : Il est où ?
STANAC : Il n'est plus avec moi.
MIONA : Et le chevreau ?
STANAC : Pas davantage.
MIONA : L'argent ?
(Stanac tousse).
MIONA : Ah.
(Elle pose son écuelle).
Assieds-toi.
STANAC : Je préfère rester debout.
MIONA : Et moi, j'aurais préféré que tu rapportes de l'argent.
(Stanac s'assied).
MIONA : Maintenant raconte.
(Stanac prend une profonde inspiration. Son visage change. Il prend soudain une allure solennelle).
STANAC : Dubrovnik...
MIONA : Voilà.
STANAC : Dubrovnik n'est pas une ville où l'on va comme on va au moulin.
MIONA : On y descend pourtant avec un âne, un sac et quelque chose à vendre.
STANAC : Cette nuit-là, j'ai vu des choses que nul homme de la Piva n'a jamais vues.
MIONA : Tu as bu.
STANAC : Je n'ai pas bu.
MIONA : Tu as bu.
STANAC : J'ai rencontré des hommes importants.
MIONA : Des hommes qui t'ont pris ton argent.
STANAC : Des hommes qui m'ont choisi.
MIONA : Choisi ? Et pour quoi faire ?
(Stanac se redresse).
STANAC : Pour un secret.
(Silence).
MIONA : Quel secret ?
STANAC : Le secret de la jeunesse.
(Miona le regarde longuement).
MIONA : La quoi ?
STANAC : La jeunesse.
MIONA : Tu es parti vendre un chevreau et tu reviens sans chevreau.
STANAC : Parce que le chevreau était nécessaire.
MIONA : Le fromage aussi ?
STANAC : Nécessaire.
MIONA : L'argent ?
(Stanac détourne les yeux).
MIONA : Nécessaire aussi ?
(Un rire éclate hors scène).
(hors scène) : Miona ! Ton homme est-il enfin revenu du pays des merveilles ?
MIONA : Il est là.
VUKOSLAV (hors scène) : Alors pourquoi le village entier ne le sait-il pas encore ?
(Vukoslav entre).
VUKOSLAV : Ah !
(Il s'arrête devant Stanac).
Par tous les saints, regarde-moi ça !
Qu'as-tu fait à ta tête ?
STANAC : Ce n'est pas la tienne qui peut comprendre.
VUKOSLAV : Ma tête, non. Mes yeux, oui.
(Il examine sa barbe).
On t'a tondu comme un vieux bouc.
MIONA : Une moitié seulement.
VUKOSLAV : Ah, oui, c'est vrai. L'autre moitié a dû se défendre.
(Il regarde sa joue).
Et cette joue ?
STANAC : Elle a connu l'enchantement.
VUKOSLAV : L'enchantement ?
MIONA : Moi, j'appellerais ça une lame.
VUKOSLAV : Qui t'a rasé ? Un écorcheur de la rue Duičić ?
(Stanac se redresse).
STANAC : Des êtres qui n'étaient pas des hommes ordinaires.
VUKOSLAV : Des êtres ?
(Il sourit).
Voilà qui est joliment dit.
STANAC : Tu riras moins quand tu sauras.
VUKOSLAV : Moi, je ne demande que ça.
MIONA : Il parle de jeunesse.
VUKOSLAV : De jeunesse ?
(Il regarde Stanac de la tête aux pieds).
Et tu l'as trouvée ?
STANAC : J'y étais.
VUKOSLAV : Où ça ?
STANAC : Près de la fontaine.
VUKOSLAV : La grande fontaine d'Onofrio ?
STANAC : Celle-là même.
VUKOSLAV : Celle où tout le monde va chercher de l'eau ?
STANAC : Oui.
VUKOSLAV : Et toi, tu y as retrouvé tes vingt ans ?
STANAC : Pas tout à fait.
(Il touche sa joue).
Mais j'en ai touché le bord.
VUKOSLAV : Le bord de la fontaine d'Onofrio ? Alors mon vieux, ta jeunesse a pris une drôle de route.
(Noir).
SCÈNE DEUXIÈME
(Le soir tombe. Les trois sont toujours devant la maison. Miona range quelques outils. Vukoslav mange une pomme. Stanac est debout, racontant pour la énième fois son aventure).
STANAC : Ils étaient trois.
VUKOSLAV : Trois donc ?
STANAC : Ou quatre.
VUKOSLAV : Ah. Nous voilà déjà plus riches.
STANAC : Des jeunes gens.
VUKOSLAV : Des jeunes gens ?
STANAC : Oui. De beaux jeunes gens. Bien vêtus.
MIONA : Mais des jeunes gens bien vêtus qui t'ont pris ton argent.
STANAC : Ils avaient des étoffes fines.
VUKOSLAV : Ça coûte cher.
STANAC : Ils parlaient avec esprit.
MIONA : Ça ne coûte rien.
STANAC : Ils parlaient comme des seigneurs.
VUKOSLAV : Oui... ils parlaient assurément comme des gens qui savaient à qui ils avaient affaire.
(Stanac lui lance un regard).
STANAC : L'un d'eux s'appelait...
(Il cherche).
Je ne sais plus.
VUKOSLAV : Un grand seigneur, sans doute.
STANAC : Son nom m'a échappé. Mais il connaissait le secret des fées.
MIONA : Voilà qui est bien commode.
STANAC : Certaines nuits, elles sortent de l'eau.
VUKOSLAV : Bien sûr.
STANAC : Elles viennent danser près de la fontaine.
MIONA : Évidemment. Et toi, tu les as suivies.
STANAC : Je n'étais pas seul.
VUKOSLAV : Avec qui ?
(Stanac hésite).
STANAC : Avec... avec les puissances de la nuit.
VUKOSLAV : Oh, ça fait beaucoup de compagnie.
STANAC : Nous sommes arrivés à la fontaine.
MIONA : Avec le chevreau ?
(Stanac hésite).
STANAC : Oui, le chevreau était avec moi.
VUKOSLAV : Pourquoi ?
STANAC : Les fées aiment les bêtes innocentes.
MIONA : Les fées ou les voleurs ?
STANAC : Miona ! Si on m'interrompt toujours, alors je me tais.
MIONA : Je demande, c'est tout.
STANAC : Quand les lumières sont apparues, tout a changé.
VUKOSLAV : Quelles lumières ?
STANAC : Des lumières de l'autre monde.
VUKOSLAV : Des torches ?
(Un temps).
STANAC : Des flambeaux.
VUKOSLAV : Oh.
STANAC : Et les fées sont apparues.
MIONA : Comment étaient-elles ?
(Stanac sourit. Il retrouve son émerveillement).
STANAC : Blanches.
MIONA : Blanches ?
STANAC : Blanches comme la lune sur l'eau.
VUKOSLAV : Ou comme les chemises des jeunes gens de Dubrovnik.
(Stanac se tourne vers lui, agacé).
STANAC : Tu n'y étais pas.
VUKOSLAV : C'est vrai.
STANAC : Alors tu ne sais pas. Tais-toi, si tu veux que je raconte.
MIONA : Moi, je sais seulement que tu es revenu avec la moitié de ta barbe en moins.
(Silence).
STANAC : Elles m'ont donné à boire.
VUKOSLAV : Du vin ?
STANAC : Un breuvage d'herbes.
MIONA : Et tu as bu.
STANAC : Oui.
VUKOSLAV : Et après ?
STANAC : J'ai ri.
MIONA : Tu as ri ?
STANAC : Comme un jeune homme.
(Un temps).
J'ai couru.
VUKOSLAV : Tu as couru ?
STANAC : Enfin, je croyais courir.
VUKOSLAV : Et maintenant tu boites.
STANAC : C'est que la jeunesse n'est plus habituée à mes jambes.
(Vukoslav éclate de rire).
MIONA : Qu'est-ce qu'ils t'ont fait ?
(Stanac hésite).
STANAC : Ils m'ont attaché.
(Silence).
VUKOSLAV : Qui ?
STANAC : Les esprits.
VUKOSLAV : Avec quoi ?
STANAC : Une corde.
VUKOSLAV : Une corde d'esprit ?
STANAC : Une vraie corde.
VUKOSLAV : Alors ce n'était pas des esprits.
STANAC : Tu n'en sais rien.
VUKOSLAV : Stanac...
STANAC : Ils voulaient que le charme agisse.
MIONA : Et pendant que le charme agissait ?
(Stanac baisse les yeux).
STANAC : Le chevreau a disparu.
MIONA : Le fromage ?
STANAC : Disparu.
MIONA : L'argent ?
STANAC : Disparu.
VUKOSLAV : Ta barbe ?
(Stanac touche son visage).
STANAC : Ils l'ont prise.
VUKOSLAV : Pour quoi faire ?
STANAC : Pour... pour sceller le miracle.
MIONA : C'est un miracle qui coûte cher.
STANAC : Riez, si vous voulez ! Vous ne savez pas ce que c'est que d'approcher les puissances de la nuit.
VUKOSLAV : Dis-moi seulement une chose.
(Il se rapproche).
Ces hommes...
étaient-ils vraiment des hommes ?
(Stanac le regarde. Un temps).
STANAC : Je ne sais plus.
VUKOSLAV : Voilà.
MIONA : Voilà quoi ?
VUKOSLAV : Rien.
(Il croque dans sa pomme, narquois).
STANAC : Je sais seulement qu'ils étaient jeunes.
VUKOSLAV : Bien sûr. Et toi aussi, tu voulais être jeune.
STANAC : Oui.
VUKOSLAV : Alors ils ont su exactement quoi te dire.
(Stanac ne répond pas).
MIONA : Ça suffit.
VUKOSLAV : Pourquoi ?
MIONA : Parce qu'il est revenu.
(Un silence).
Il est vivant.
Il a ses deux jambes.
Il a encore assez de barbe pour qu'on sache qui il est.
Et demain, il ira chercher du bois.
STANAC : Du bois ? Après une telle aventure ?
MIONA : Oui, du bois. Surtout après une telle aventure. Et estime-toi heureux.
VUKOSLAV : Ne l'accable pas trop. Demain, je veux entendre l'histoire encore une fois.
STANAC : Pourquoi ?
VUKOSLAV : Parce qu'à chaque fois que tu la racontes, elle devient meilleure.
(Stanac le regarde indécis. Miona secoue la tête).
STANAC : Oui.
(Très doucement).
C'est bien pour cela.
(Il rentre).
(Miona et Vukoslav restent seuls).
VUKOSLAV : Il sait.
MIONA : Quoi ?
VUKOSLAV : Qu'il s'est fait avoir.
MIONA : Bien sûr qu'il le sait.
VUKOSLAV : Alors pourquoi continue-t-il ?
MIONA : Parce qu'il a déjà perdu son argent.
(Un temps).
Et qu'il ne veut pas perdre aussi sa jeunesse.
VUKOSLAV : Mais il est vieux.
MIONA : Justement.
(Vukoslav ne plaisante plus).
VUKOSLAV : Toi, tu crois qu'il les a vues ?
MIONA : Qui ?
VUKOSLAV : Les fées.
(Miona regarde la porte).
MIONA : Oui, je crois qu'il les a vues.
VUKOSLAV : Pour de vrai ?
MIONA : Ça n'a plus d'importance.
(Vukoslav reste perplexe).
(Noir).
INTERMÈDE
(La nuit est tombée).
(Long-nez apparaît dans l'ombre).
(Il regarde la maison de Stanac).
(Un long silence).
(Il écoute. Puis) :
LONG-NEZ (très doucement) : Chut.
(Il regarde le public).
(Un temps).
(Il pose un doigt sur ses lèvres).
(Il disparaît dans l'ombre).
(Noir).
SCÈNE TROISIÈME
(Nuit profonde. La cour est silencieuse. Stanac est maintenant seul sur le banc. Une petite braise rougeoie. Il regarde ses mains).
STANAC : Ils m'ont attaché.
(Il sourit).
Les esprits.
Quelle drôle d'idée.
(Un temps).
Une bonne corde.
Ça, au moins, c'était un vrai miracle.
(Il touche sa barbe).
Et le rasoir...
(Il passe doucement la main sur sa joue).
J'aurais dû comprendre.
La lame était là.
Bien réelle.
(Silence).
Mais quand un homme vous dit :
« Stanac, tu peux redevenir jeune »...
(Il secoue la tête).
...qu'est-ce qu'un homme doit répondre ?
Non ?
(Il rit doucement).
Non, je ne veux pas de mes vingt ans ?
(Silence).
Ils étaient trois.
Ou quatre.
Trois.
Des jeunes.
Des garnements de la ville.
Des fils de riches, peut-être.
Ils sentaient les étoffes fines.
Moi, je sentais le bouc.
(Il sourit).
Ils parlaient bien.
C'est cela.
Ils parlaient comme si le monde était à eux.
Et moi, je les écoutais comme si j'étais devenu quelqu'un.
(Un temps).
Alors ils m'ont dit :
« Viens, Stanac. »
Et forcément, je suis venu.
(Il regarde au loin).
J'ai vu les lumières.
J'ai vu l'eau.
J'ai vu les femmes en blanc.
Ou les fées.
(Il hésite).
C'était des fées.
Oui.
(Plus doucement).
Je les ai vues.
Peut-être.
(Silence).
Quand on est vieux, on ne sait plus toujours ce que les yeux ont vu.
Mais j'ai quand même vu ce que les autres ont juste cru voir.
Car le cœur sait, lui.
Et j'ai vu Miona aussi.
Ma Miona...
(Il ferme les yeux, un soupir).
Cette nuit-là, j'avais vingt ans.
Pas dans mes jambes.
Pas dans ma barbe.
Là.
(Il pose la main sur sa poitrine).
Là, j'avais vingt ans.
(Un temps).
Puis ils ont pris le chevreau.
Ça, c'est vrai.
Ils ont pris le fromage.
Ça aussi.
Ils ont pris l'argent.
(Il regarde ses mains vides).
Et ils ont pris la moitié de ma barbe.
(Il sourit).
La belle victoire.
(Silence).
C'est vrai, j'aurais pu dire la vérité à Miona.
Demain, Vukoslav l'aurait su.
Après-demain, tout le village.
Dans une semaine, on aurait raconté que le vieux Stanac avait dansé nu dans la fontaine avec les fées.
Dans dix ans...
(Il réfléchit).
...on aurait dit que j'avais épousé l'une d'elles.
(Il rit).
Non.
Cette histoire-là ne me plaît pas.
Je préfère la mienne.
(Il se redresse).
Je dirai qu'elles sont venues.
Je dirai qu'elles ont dansé.
Je dirai qu'elles m'ont parlé.
Je dirai qu'elles connaissaient le secret de la jeunesse.
(Un temps).
Et si quelqu'un me demande :
« Stanac, pourquoi ta barbe ? »
Je dirai :
« C'était le prix. »
(Il sourit).
Un miracle n'est jamais gratuit.
(Il se lève).
Et si quelqu'un demande :
« Et le chevreau ? »
(Silence).
Je dirai...
(Il réfléchit).
...qu'il était nécessaire. Pour que le charme opère.
(Il hoche la tête, satisfait de lui-même).
Oui.
C'est bien.
Le chevreau était nécessaire.
(Il fait quelques pas vers la maison).
Parce qu'une grande histoire doit toujours avoir quelque chose qu'on ne comprend pas.
(Il s'arrête).
Et moi...
(Il regarde vers la nuit).
...je sais ce que j'ai vu.
Ou je sais du moins ce que je veux avoir vu.
(Il rentre).
(Silence).
MIONA (de l'intérieur) : Stanac !
STANAC (de l'intérieur) : Oui ?
MIONA : Demain, tu vas chercher du bois.
(Un silence).
STANAC : Après ce qui m'est arrivé ?
MIONA : Après ce qui t'est arrivé.
STANAC : Les puissances de l'eau ne commandent-elles donc rien dans cette maison ?
MIONA : Elles pourront commander quand elles viendront couper le bois.
(Silence).
STANAC : J'arrive.
MIONA : Et demain, tu m'expliqueras encore où est passé le chevreau.
(Long silence).
STANAC : Il était nécessaire au miracle.
MIONA : C'est ça. Dors.
STANAC : Oui, Miona.
(Un temps).
MIONA (plus doucement) : Bonne nuit, vieux fou.
(Silence).
STANAC : Bonne nuit, ma jeune aimée.
(Les braises s'éteignent).
NOIR.
ÉPILOGUE
(La maison est silencieuse. La nuit est tombée. Long-nez apparaît lentement. Il regarde la maison de Stanac, puis le public).
LONG-NEZ : Eh bien...
Vous avez entendu son histoire.
(Il sourit).
Et maintenant, dites-moi :
est-ce qu'il a menti ?
(Un temps).
Bien sûr qu'il a menti.
Mais pas tout à fait non plus.
Stanac a perdu une chèvre.
Du fromage.
Quelques pièces.
Et la moitié de sa barbe.
(Il touche son propre visage).
Voilà des choses dont on peut faire le compte.
Mais la jeunesse ?
Ah !
La jeunesse ne se compte pas.
Elle vient quand elle veut,
elle repart sans prévenir,
et quand on croit l'avoir perdue pour toujours,
il suffit parfois d'une nuit,
d'un rire,
d'une folie,
pour qu'elle revienne frapper à la porte.
(Il regarde la maison).
Stanac voulait ses vingt ans,
… et cette nuit-là,
pendant quelques instants,
des fées les lui auraient rendus.
Qui peut dire
que cela ne vaut rien ?
(Un silence).
Vous m'objecterez :
« Long-nez, tu es nécromant.
Tu dois bien savoir
si les fées existent ou non. »
(Il se tourne lentement vers le public).
Je pourrais vous répondre.
Mais je ne le ferai pas.
J'ai vu des hommes déguisés en fées.
J'ai vu des fées que personne ne croyait voir.
J'ai vu des vieillards rajeunir
sans que leurs cheveux changent de couleur.
Et j'ai vu des jeunes gens
qui étaient déjà vieux dans leur cœur.
Alors...
Qui sait ?
(Il regarde vers la maison).
Stanac dort.
Et si, cette nuit,
un vieil homme se met à rêver
qu'il a vingt ans...
Ne le réveillez pas.
(Il sourit).
On ne sait jamais.
Peut-être que les fées
sont déjà revenues...
Messieurs-dames.
(Long-nez recule dans l'ombre et disparaît).
NOIR.




