Extrait de la postface de Boško Milin

 



Kulundžić a composé un contexte expressionniste dans lequel il a voulu condenser tout ce qui dans l'expressionnisme « pur » peut se faire. Bien qu'à plusieurs occasions il affirme que le personnage de Mémé est fondé sur une personne véritable, et que cette personne, à cette heure, est encore vivante, Kulundžić traite le modèle littéraire utilisant l'effet de distanciation, transformant les événements supposés réels en grotesque, c'est-à-dire en reconnaissant dans une telle réalité un contenu grotesque. La conséquence est que les événements dramatiques dans Le Scorpion acquièrent simultanément un caractère absurde et morbide. La morbidité se reconnaît dans une hypocrisie religieuse, des relations maladivement déséquilibrées dans le cadre familial, des émotions et des réactions discordantes, un sadisme psychologique, une réjouissance dans la peur et la soumission, des informations fondées sur des mensonges, tandis que l'absurdité se trouve présente dans l'exagération et la superfluité substantielle d'une souffrance causée par un système de comportement et l'impuissance de l'individu à se libérer de l'étreinte létale de la Mémé – le scorpion. Comme l'action d'une telle intensité résiste au traitement dans un procédé de reproduction exacte de la réalité, dans lequel elle dévierait du sens souhaité, et comme Kulundžić (ce qui est plus important encore), partant des propos introductifs de Caoutchouc, veut signaler que le rire n'est pas interdit dans la réception de son drame fécond d'un humour noir (on peut librement en conclure aussi que la réception de cet aspect comique est justement souhaitée), Le Scorpion gagne la forme d'une œuvre expressionniste paradigmatique, et en plus réussie. En elle sont utilisés aussi des motifs qui témoignent du symbolisme, et une atmosphère d'ambiance naturaliste, mais, à la différence de Minuit, leur présence est dans une bien plus grande mesure (et d'une façon moins perceptible et  explicite) entremêlée à la narration même, lui donnant ainsi une forme plus harmonieuse et complète. Kulundžić ainsi, partant (si on l'en croit) d'une anecdote obscure de la vie, par le choix d'un médium correspondant, a composé une œuvre qui non seulement est représentative de son époque et de son courant dramatique mais est aussi un exemple d'œuvre pensée par la et pour la scène, avec un récit – dans un sens psychologique comme dans un sens dramaturgique (les reconnaissances, les retournements et les réactions proviennent de l'action) – fondé sur une expression éminemment théâtrale.