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LA RÉCEPTION DE L'ARÉTÉE DE KRLEŽA


Antun Pavešković


UDK : 821.163.42-2Krleža, M.


          Cet article traite de la réception de la dernière pièce de Krleža, qui connut un échec retentissant lors de sa première simultanée à Belgrade, Zagreb et Ljubljana. Afin d'éclairer les raisons et les circonstances de cet échec, l'essai, après avoir analysé le texte de la pièce, explore la réception critique de sa mise en scène. L'analyse, particulièrement approfondie et érudite, de Vlado Mađarević, ainsi que celles d'autres critiques, est examinée plus en détail. À la fin de cette analyse, le critique anticipe, de manière fortuite, la seule adaptation théâtrale réussie de la pièce, celle du Festival d'été de Dubrovnik mise en scène par Georgij Paro.


          Mots-clés : théâtre, critique, première, fiasco, scène, compte-rendu, cataclysme, désincarnation.

 

 

          Arétée est la dernière pièce de théâtre de Krleža. Aussi, l'une des moins dramatiques. Elle s'apparente davantage à un essai dialogué, et, dans une classification plus audacieuse, on pourrait la qualifier de roman philosophique de forme platonicienne. D'emblée, disons qu'Arétée est constamment étouffée par l'ombre de son auteur, la personnalité historique de Miroslav Krleža lui-même. Peu importe que le « dramaturge » lui-même en ait eu conscience ou non. Car le problème de ce « drame » est celui de l'œuvre et de la façon de faire de Krleža lui-même. En effet, la critique, et l'histoire littéraire, ont souvent confondu polémique et dialogisme. Krleža est, incontestablement, extrêmement polémique. Cependant, au lieu de dialogisme, il nous offre un monologue intérieur où il ne fait que remettre constamment en question et juxta-poser, plutôt qu'op-poser, ses propres thèses à des antithèses, afin de développer son propre ego intellectuel, et non un esprit hégélien supra-personnel. Par conséquent, nous abordons avec prudence la thèse de Wierzbicki selon laquelle ce n'est pas un hasard si Krleža se considérait avant tout comme un dramaturge.1 Si Krleža pensait cela de lui-même, ce drame, ainsi que certains de ses autres drames, peuvent difficilement justifier cette attitude. Incidemment, il est intéressant de noter que c'est précisément Arétée, mais aussi le pamphlet idéologique sur Christophe Colomb, que Georgij Paro a mis en scène avec brio au Festival d'été de Dubrovnik, conférant ainsi à la partie la moins convaincante de l'opus de l'écrivain, d'un point de vue dramatique, une légitimité scénique, ludique et théâtrale, et donc, au sens générique, une véritable dramaturgie. Comment Paro est-il parvenu à ce résultat ? Voilà une question intéressante, et avant tout théâtrale, que nous tenterons d'aborder un peu plus loin. Dans ce contexte, il est intéressant de constater que Krleža n'a jamais assisté à ces mises en scène de ses propres textes à Dubrovnik. Était-il tout simplement trop âgé pour voyager, le voyage était-il trop fatigant pour lui, ou y avait-il une autre raison à son refus d'assister à ces représentations ? Je pense que dans cette troisième hypothèse se dissimule la véritable raison de sa confrontation à ses propres œuvres sur scène.

          Du reste, le fiasco spectaculaire et à l'époque occulté de la première d'Arétée apparaît comme s'il justifiait les doutes de l'auteur par un ironique coup du sort, non seulement en ce qui concerne le titre mentionné, mais aussi en rapport, comme Lasić l'a lucidement observé, à l'ensemble de l'œuvre. En effet, Krleža doutait de sa propre écriture, et son exclusivisme, loin d'être paradoxal, est complémentaire au doute. En effet, si l'exclusivisme est un symptôme de vanité, il faut savoir que la grande vanité est souvent à la fois une mesure, mais aussi un masque dissimulant une profonde insécurité. Des didascalies extrêmement précises et exhaustives tentent déjà de déterminer la mise en scène de chacune de ses pièces dès le début. De même que dans ses romans, où, par des descriptions méta-narratives des états psychologiques, des intentions et des aspirations de ses personnages, il nous livre une conclusion anticipée, alors que nous aurions dû y parvenir par la lecture même de l'œuvre, étouffant ainsi la liberté de lecture, de même dans ses pièces (heureusement pas toutes, ni tous ses romans) il savait restreindre la liberté des choix de réception. Sa poésie n'échappe pas non plus à ce procédé par endroits, proposant une méta-émotion plutôt qu'une émotion. Ce qu'Antun Branko Šimić reprochait déjà à Krleža, à savoir s'arrêter constamment aux frontières de l'art, là où la spontanéité créatrice devrait pouvoir s'unir au savoir-faire pour donner naissance à une œuvre d'art pleine et entière, relève en réalité d'une forme de peur du public, de peur de l'autre, de peur de perdre le contrôle, de peur de l'abandon. En fait, une peur de la liberté. C'est pourquoi Krleža est un écrivain paradoxal. Nul autre dans notre littérature n'a été aussi polémique que lui contre toutes les limitations petites-bourgeoises, nul n'a clamé plus haut et plus fort son désir de vérité et de liberté, et nul n'a aussi souvent dans ses pièces de théâtre, ses romans et ses poèmes, par sa parole auto-centrée, entravé la liberté du lecteur et du spectateur d'accéder à l'essence artistique d’une l'œuvre. C'est pourquoi il est plus convaincant et percutant comme publiciste, polémiste et critique, et que seule une partie de sa poésie, de son théâtre et de sa prose littéraire est esthétiquement plausible. Ce n'est sans doute pas un hasard s'il a, entre autres, sous-estimé les surréalistes, pas plus que ce n'est un hasard si l'un des derniers d'entre eux, Radovan Ivšić, dans un célèbre exposé à Osijek, s'est opposé avec véhémence à Krleža, quoi qu'en vaille l'argumentaire. L'autre extrême créatif, la liberté d'action inconditionnelle des surréalistes, était étrangère à Krleža, non pas comme extrême, mais comme une liberté en soi !

 

          Ce qui a été dit explique suffisamment la nature problématique d'Arétée. Dès sa création, la pièce était vouée à l'échec, dans la mesure où elle suivait fidèlement un modèle littéraire. Cependant, de cet échec, conçu de manière quasi mystique comme une célébration théâtrale jouée simultanément à Belgrade, Zagreb et Ljubljana, témoigne davantage ce qui n'est pas dit que les propos des critiques. La plupart des explications et analyses ultérieures passent sous silence cette mise en scène. Ainsi, dans l'encyclopédie sur Krleža, Ivo Vidan justifie la mise en scène par une remarque introductive imprécise, indiquant que le texte est une « œuvre dramatique publiée dans Mogućnostima, 1959, p. 11, et jouée à Zagreb la même année »2. Branko Hećimović, Tomislav Ketig, Vlado Mađarević et Duško Car ont écrit sur la mise en scène et l'œuvre en 1960. Le compte-rendu de Mađarević est caractéristique, mais aussi inattendu dans certaines remarques critiques. Il s'agit d'une critique très détaillée, publiée dans la revue alors renommée Republika, n° 2-3, de février et mars 1960, sous le titre « La légende du mal et la fantaisie du bien / L'Arétée de Krleža sur la scène du Théâtre national croate ». Ce texte exceptionnellement érudit est divisé en quatre chapitres. Dans le premier chapitre, « La structure dramatique du fantastique scénique », la pièce est décrite dans le contexte de l'évolution de l'œuvre de Krleža, et le critique y souligne déjà certaines faiblesses littéraires :

 

l          Le problème stylistique fondamental de cette nouvelle pièce de Krleža réside dans le fait que le thème de l'impuissance de l'homme moderne face au mal dans la vie et au crime dans la société, dans une atmosphère de panique et d'agitation face au cataclysme imminent de la Seconde Guerre mondiale, est enchâssé dans une composition dramaturgique diffuse et inégale, insuffisamment développée dans le style du fantastique, où se mêlent des éléments et des personnages psycho-réalistes à des personnifications et des projections d'idées essentiellement symboliques.3

 

           Dans le deuxième chapitre, « La mise en scène et l'image scénique », il poursuit la critique dans le cadre précédemment exposé :

 

           Arétée est clairement défini comme une légende dans le sous-titre et spécifiquement qualifié de fantaisie, mais l'auteur a suggéré au metteur en scène et au décorateur qu'il s'agissait d'un réalisme poétique sur le plan stylistique. Il existe un écart notable entre ces déterminations terminologiques – et ainsi, la représentation d’Arétée à Zagreb fut entachée de nombreuses incohérences stylistiques et de conceptions scénique et de jeu d’acteur imparfaites.4


          À la lecture attentive de la critique, on constate que Mađarević, en réalité, exonère le metteur en scène Mirko Perković. En effet, compte tenu des circonstances de la première, connaissant le statut social de Krleža à l’époque, mais aussi la vanité de l’auteur, il est clair que le metteur en scène n’avait guère le choix et qu’il a tenté de transposer le texte sur scène aussi fidèlement que possible. Une telle approche d’une pièce où la conscience de l’auteur ne permet pas le développement d’un corps théâtral autonome, mais perçoit l’action et les personnages comme une simple émanation de ses conflits intérieurs, ne pouvait garantir qu'un échec. La liberté du corps scénique est entravée par les chaînes de la pathologie égotique de l’écrivain. Le péché originel de tout théâtre littéraire s’est produit - la désincarnation.

Mađarević, de manière apparemment paradoxale mais en réalité tout à fait justifiée et précise, suggère que le metteur en scène a dû sauver l'auteur, désapprouvant d'abord l'imitation aveugle des instructions textuelles. Ce qu'il n'exprime pas explicitement ressort clairement de la relation entre le texte et sa mise en scène : la seule conclusion possible demeure sous-jacente, mais implicite, et sera amplement confirmée par la suite dans la mise en scène de la pièce par Paro au Festival [de Dubrovnik - Ndt], de la nécessité d'une adaptation dramaturgique, ou du moins d'une intervention dramaturgique plus significative sur le texte, si l'on veut en tirer un modèle exploitable pour une représentation théâtrale. Cela, Perković n'a ni pu ni réussi à le faire. Le résultat était prévisible : « La pièce se réduisit donc finalement à une transposition littérale du texte de l’auteur sur scène, dans une élaboration scolaire méticuleuse de toutes les situations scéniques et de nombreuses descriptions et indices d’objets tirés des indications didascaliques de l’auteur. »5 Mađarević, en critiquant la mise en scène, critique avec élégance le drame lui-même, et l’on comprend aisément que, en suivant les directives et les indications du texte, « la pièce se trouvait souvent aux limites de la crédibilité et au bord du comique. »6

Après avoir présenté les performances des acteurs, Mađarević conclut sa critique par une anticipation quasi programmatique de l'adaptation de Paro :

 

          L'essence idéologique et intellectuelle d'une telle vision dramatique peut prendre vie de la manière la plus suggestive sur scène, certes dans un texte plus concis, débarrassé de l'accumulation pesante d'une érudition encyclopédique, dans une touche stylisée et irréelle, comme dans les brumes transparentes de l'histoire, où les personnages irréels d'une idée, d'une vision fantastique, se meuvent comme des idées personnifiées.7

 

          Une telle instruction finale, cependant, place le metteur en scène face à une tâche quasi impossible. C'est comme si Mađarević, consciemment ou inconsciemment, voulait souligner l'impossibilité d'une création scénique de la pièce de Krleža. À cet égard, sa remarque sur la nécessité de résumer et d'épurer le texte semble un euphémisme. C'est évident. Seule l'intervention drastique de Paro, et aucune fantasmagorie de Madjarević, pouvait ressusciter cette pièce littéraire et théâtrale mort-née. Cependant, sous un masque de neutralité critique et de bienveillance de principe, il est parvenu à glisser subrepticement ce qui au sujet d'Arétée comme drame manqué pourra se formuler seulement bien plus tard.

 

Traduction de Nicolas Raljević

THE RECEPTION OF KRLEŽA’S ARETHEUS

 

          A b s t r a c t

 

          The paper deals with the reception of Krleža’s last drama which failed disgracefully during its simultaneous premiere in Zagreb, Belgrade, and Ljubljana. In order to uncover the reasons and circumstances of the failure, this review, after analyzing the text of the drama itself, explores the critical reception of its theatrical production. Along with other critics, the author extensively analyses the comprehensive and studious critical valorization of Vlado Mađarević, at the end of which, coincidentally, the critic anticipates one successful stage adaptation of the drama – the one at the Dubrovnik Summer Festival, directed by Georgij Paro.

 

          Key words: drama, critique, premiere, fiasco, scene, review, cataclysm, separation from the body.

 

Source : https://hrcak.srce.hr/file/233156

 

 

1Jan Wierzbicki, Miroslav Krleža, Zagreb, 1980, p. 142.

2Ivo Vidan, « Aretej ili legenda o svetoj Ancili rajskoj ptici. Fantazija u pet slika », Krležijana, n°1, dirigé par Velimir Visković, Zagreb, 1993, p. 18.

3Vlado Mađarević, « Legenda o zlu i fantazija o dobru / Krležin 'Aretej' na sceni Hrvatskog narodnog kazališta », Republika, n°2-3, Zagreb, février-mars 1960, p. 35.

4Ibid

5Op. cit., p. 36.

6Ibid.

7Op. cit., p. 37.

 

 

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