Extrait d'un Yacht américain dans le port de Split :

 

LA COMTESSE : Je voudrais bien moi aussi vivre enfin quelque chose de bien.

RUĐE : Et tu le vivras.

MOME : Tout dépend de toi et de Keko.

LA COMTESSE (impatiemment) : Parlez… car il va falloir aussi que je m'occupe un peu du repas.

RUĐE : Si tu prends du retard, tu pourras toujours sacrifier un plateau de canapés…

MOME : Alors il restera sans manger !

LA COMTESSE : Parlez… parlez !

RUĐE : Tu sais, cette amitié de Keko pour cette Américaine…

LA COMTESSE (avec quelque chose de perfide dans l'allusion) : Qui boit du pétrole…

MOME : Il ne faut pas le prendre ad litteram !

LA COMTESSE (même jeu) : Mais elle se nourrit de conserves…

RUĐE (passe sans réagir au-dessus de son allusion) : Au moment opportun, je dis, Keko pourrait lui parler du Titien.

MOME : Comment pourrions-nous accepter de le vendre !

RUĐE : Si on rencontrait quelqu'un qui s'y connaît en ce genre de choses…

MOME : Et qui a l'ambition d'avoir sur ses murs un Titien ou un Raphaël accroché. Pour nous, c'est égal !

RUĐE : Nous, de toute façon, nous n'avons pas de murs !

LA COMTESSE : Mais moi, j'en ai ! Ceci est ma maison.

MOME : Et les hypothèques ?

RUĐE : Et jusqu'à quand, je dis, jusqu'à quand ?

LA COMTESSE : D'après le contrat, j'ai le droit d'en profiter jusqu'à ma mort.

MOME : D'une seule chambre !

RUĐE : Qui peut se trouver être sous les combles où on ne peut même pas planter un clou, et que dire du Titien !

LA COMTESSE : Personne ne me jettera hors de cette maison… Les hypothèques sont déjà entre les mains d'un prêtre !

RUĐE (heureux de pouvoir donner cours à son snobisme athée) : De tous les croyants, ce sont les plus cruels. Aussi cruels que leur Dieu !

MOME (qui est pieux, se désolidarise à présent pour la première fois de son comparse et proteste en se tournant vers la comtesse qui se signe au blasphème de Ruđe) : Pardonne-lui, Kate, ses outrages voltairiens.

RUĐE (plus fortement) : Je dis : comme leur Dieu ! (Un temps.) Mais finissons-en. Que vas-tu nous donner si tu vends le Titien aux Américains ?

LA COMTESSE (un peu irritée) : Le Titien est à Keko. Vous savez bien que le père de mon mari - donc le vôtre - le lui a offert à son baptême. L'acte est chez le notaire.

RUĐE : Oui, oui ! Giusto !

MOME : C'est exact !

LA COMTESSE : Donc le Titien appartient à Keko.

RUĐE : Oui - le faux ! Mais le vrai, je dis, et cela dépend de nous - le vrai est à nous. Le tien, le sien (il désigne Mome) et le mien.

LA COMTESSE : Vous n'allez quand même pas faire ça !

MOME : E perchè no ? Pourquoi pas ?

RUĐE : Si tu le vends pour un vrai Titien, un authentique, alors, je dis, nous aussi avons droit à notre part. Nous sommes quatre : la moitié pour toi et Keko et l'autre moitié pour moi et Mome.

LA COMTESSE (consternée, en s'enflammant) : Et c'est pour cela que vous êtes venus ici, justement le jour de la mort de mon mari ! … Usuriers ! Extorqueurs ! Hommes sans cœur !

RUĐE et MOME (qui ne s'attendaient pas à une telle explosion, se troublent d'abord mais se ressaisissent vite) : Mais Kate, … Che parole ! N'en aurions nous pas tous besoin ?

LA COMTESSE : Je vais annoncer moi-même aux Américains qu'il s'agit d'un faux.

RUĐE (toujours avec la même affectation) : Et tu n'en tireras que deux dollars, je dis !

MOME : En vérité, juste de quoi payer une messe pour ton défunt mari -

RUĐE : Et un quart d'huile pour la chandelle sous sa photographie… Partons, Mome. (Ils se dirigent vers la porte à gauche.)

MOME (le suivant, à la comtesse) : Adio, Kate !…

LA COMTESSE : Attendez !

RUĐE (se retourne et Mome de même, tous deux attentifs) : Oui ?

LA COMTESSE : Vous demandez trop, abaissez vos exigences !

RUĐE : La moitié, je dis. Pas un dollar de moins !