Extrait de Golgotha :
 


CHRISTIAN : Nous voulons lutter. Mais pour notre intérêt ! Nous ne voulons pas donner de la tête contre un mur. C’est de la provocation. La provocation peut tous nous détruire. La terre n’est pas le ciel. La terre est l’enfer. Tout doit être planifié et organisé. Il faut du temps pour tout. Avec sang-froid, avec raison, suivant un plan, mais pas la tête à travers le mur…
 
UN OUVRIER : C’est ainsi. Christian parle bien. Je suis d’accord avec lui. Camarades, j’ai lu Darwin. Il dit et explique comment l’homme est devenu un homme en partant d’un singe et comment il a fallu des millions et des millions d’années pour que ça se fasse. Car le socialisme est certainement une idée sublime, mais comment pourrait-elle se réaliser en une nuit ? En une nuit, même par la force, on ne peut pas le réaliser, créer une société nouvelle…
 
UNE VOIX OPPOSÉE : Tu es un singe encore aujourd’hui ! C’est une trahison. Christian est un traître. Ils ont fusillé notre comité. Vive André ! Il est l’unique représentant de notre comité.
 
L’OUVRIER : Je ne me laisserai pas insulter. Tu es un scélérat ! Bagarre.
 
LA PREMIÈRE VOIX : On ne sait ici qui trinque et qui paie !
 
UNE DEUXIÈME VOIX : Nous allons tous encore souffrir. Alors pourquoi se battre ?
 
UN TUMULTE DE NOMBREUSES VOIX : Vive la grève pour l’augmentation des tarifs ! On ne peut pas continuer à vivre ainsi !
 
DES VOIX : Trahison ! Ce n’est pas une trahison ! Il n’y a pas de trahison ! André ! Christian !
 
DES VOIX OPPOSÉES : Vous êtes des judas ! Que voulez-vous ? Vive la grève !
 
UNE VOIX : Je suis allé en Amérique. Là-bas, tout est prêt pour le socialisme ! Là-bas, on vote au parlement !
 
UNE VOIX OPPOSÉE : Tu possèdes des milliers de dollars à la banque. Tu es un capitaliste !
 
UNE VOIX : Et tu voudrais peut-être mes dollars, n’est-ce pas ? Je les ai trempés de mon sang. Brigand ! La voilà ta révolution, n’est-ce pas, voler la peine d’autrui ? Maudits judas ! Voleurs !
Les premiers coups et les gifles pleuvent. La rixe s’étend. Les hommes se jettent agressivement les uns sur les autres.
 
LA VOIX DU VIEUX : Messieurs, écoutez-moi ! Je n’ai jamais encore vécu ça dans notre organisation. J’ai soixante-et-onze ans mais je n’ai jamais vu ça. Je vous en prie comme Dieu, écoutez-moi ! André a raison et Christian a raison aussi. Le mieux serait qu’ils se réconcilient. Nous avons besoin de nous unir. Nous ne sommes pas entre chiens et chats. L’union nous est indispensable, les gars !
 
DES VOIX : C’est vrai. L’union ! Christian, André ! Faites la paix !
 
CHRISTIAN : Écoutez-moi, messieurs ! Il m’a frappé au cœur. Il m’a dit que j’étais un traître. Ce n’est pas vrai. Je ne suis pas un judas, les gars. Je suis pour une vraie grève. Vive la grève pour les tarifs ! Et celui qui est avec moi, je lui tends la main. Voici mes mains, je pardonne, dans notre intérêt, dans notre intérêt à tous, dans l’intérêt collectif…
Il tend la main à André et veut s’approcher de lui. Mais André a empoigné une lime, s’est précipité et le blesse au cou et à la tête.
 
CHRISTIAN ; criant, ensanglanté : Je lui tends la main et lui me poignarde ! Il me poignarde !
Ce coup de lime a été le signal d’alarme et les hommes se sont jetés les uns sur les autres dans une bataille générale. Des hurlements, les chocs des coups; des tuyaux métalliques, des bâtons, des chaînes, des cordes, du chaos.
 
DES VOIX DANS LA LUTTE : Nous ne nous laisserons pas terroriser !
Vive la grève !
Vive la révolution ! Sur les barricades !
Si tu te bats, je me bats aussi !
Voilà pour toi !
Vous êtes des bœufs !
Imbéciles !
Judas !
C’est vous les judas !
Voleurs rouges !
Cochons jaunes !
Vendus !
Juif !
C’est toi le Juif !
Canaille !
Darwinistes !
Américains !
Vive André !
Vive Christian !
À bas la provocation !
À bas les agents de la police !
À bas les traîtres !
Vengeance !
Ils ont tué nos meilleurs hommes !
Dehors !
Prends ça, ordure !
Dehors, Judas !
Voilà pour toi !
Vous êtes des bourgeois !
Et vous vous n’êtes même pas encore des bourgeois !
Bande de fainéants répugnants !
Lâches !
Canailles !
Honte à vous !
Vive la grève générale !
Nous voulons une livre de viande !
À bas l’arsenal ! Honte à vous !
C’est un ouvrier et voilà comment il parle !
Sortez-le !
Honte !
Christian !
André !
Le contremaître apparaît sur la droite. Il a surgi de l’extérieur par les échafaudages sur la coque du navire. D’un fort coup de sifflet, il a avisé de sa présence les hommes qui ne l’avaient pas remarqué. Au même moment, des troupes de soldats casqués descendent sur la scène depuis les tournelles des canons. Les hommes se sauvent de tous côtés et disparaissent dans les ouvertures des chaudières et des échafaudages. Le bruit monotone des limes, des marteaux et des soufflets reprend : les étincelles jaillissent, les cuirasses résonnent, les hommes se sont remis au travail dans la peur.