Extrait de la préface de Branko Hećimović

 


Imaginée au début des années quarante comme une réplique directe et engagée contre la guerre, et réalisée partiellement, et en plusieurs temps, la trilogie de Matković I bogovi pate (Les dieux souffrent aussi) complétée en 1962, fondée sur les motifs mythologiques de l'Antiquité grecque et les figures de dieux, de demi-dieux, de titans, de héros et de simples mortels, s'est éloignée dans sa genèse étendue des premières intentions de l'auteur et de l'intonation du drame initial du cycle, le Prométhée de 1952. La disparité entre Prométhée, dans lequel à travers des incantations programmatiques du vieux mortel Anthropos et des intercalations des membres de sa famille, ainsi qu'avec l'incarnation symbolique du dernier titan, Prométhée, on pourrait voir une tentation utopique d'actualiser l'éveil de la conscience humaine et la naissance de la vision d'un monde nouveau, et d'Héraclès en 1958 et de L'héritage d'Achille en 1959, est plus qu'évidente, en intentions et en résultats. S'appuyant à l'instar de Shaw ou de Giraudoux sur le mythe en tant que modèle et forme, Matković utilise l'héritage séculaire du légendaire Héraclès comme introduction dans la contradiction entre le vieillard rhumatisant et ses propres représentations erronées sur sa force, son héroïsme et sa grandeur, qui symbolisent son incarnation dans une immense statue et qui dans leur propre intérêt sont soutenus par son entourage, sa femme et les poètes aveugles le glorifiant en hexamètres. Exposant par un tel persiflage et une telle dé-pathétisation la reconnaissance de soi d'Héraclès, qu'il résout sur la trace de la tragédie antique par une part du destin, - Héraclès ne peut vaincre le mythe car son destin est déterminé de manière mythique – Matković élève l'ambiguïté, l'associativité et l'allusivité de son anti-mythe qui se lit et se présente comme une attaque au culte de la personnalité. Le troisième élément de la trilogie, L'héritage d'Achille, n'est pas construit dans de telles systématisation et complexification qui permettent un sens pluriel comme Héraclès et est traité davantage comme un plaidoyer sous forme d'essai dialogué d'une orientation humaniste et pacifique extrême que comme un drame sur la guerre de Troie. Les thèmes helléniques antiques et la guerre de Troie seront abordés par Matković dans trois autres petites pièces de la mini-trilogie mythologique Les maudites par Troie en 1972, marqués par une focalisation sur trois personnages féminins, sur Hélène, Andromaque et Clytemnestre, qui donnent leurs titres à ces petits morceaux dramatiques, ainsi que par une structuration anti-illusionniste et l'utilisation d'un langage quotidien qui parvient à son aboutissement le plus remarquable dans la complexité sémantique du texte mono-dramatique de Clytemnestre.