Extrait de la pièce

HORVAT : Si ce qu’on raconte des corbeaux est vrai, qu’ils vivent plus de cent ans, alors il doit y en avoir un parmi ceux-ci qui a croassé il y a un siècle sur ces noyers ; un peu plus au nord, il a croassé sur Smolensk, sur la Lituanie, sur la Bérézina. Hier encore, il mangeait l’œil gras d’un colonel de l’empereur Bonaparte et cette nuit, ce sont nos yeux qu’il attend. Ces oiseaux sont surprenants !

GREGOR : Ils sentent un cadavre à cinquante kilomètres. Et ils apprécient les yeux humains comme de véritable friandises! Quand au printemps dernier, Broussilov a traversé le Dniestr, j’ai observé un fossoyeur qui les frappait de sa pelle sans parvenir à les faire fuir. Enfant, j’avais une peur terrible des corbeaux. Même les tziganes ne les mangent pas. Ils relèvent des symboles entre les punaises et les serpents. Et la sentinelle s’est endormie...

HORVAT : Qu’elle dorme ! Elle est couchée dans l’eau mais respire aussi sereinement que dans un lit. L’homme est vraiment un animal robuste : il a dévoré tous les autres animaux autour de lui, il se mange lui-même, il dort dans la boue et l’eau, les corbeaux lui becquettent les yeux et toi, tu appelles tout cela « le progrès et le collectif ». Il s’agit du développement progressif de ce qu’il y a de collectif en nous et que tu appelles le progrès. As-tu des allumettes ?

GREGOR : Une cigarette ?

HORVAT : Non. Je veux juste regarder encore une fois la vieille. S’il te plaît, donne-moi les allumettes.

GREGOR : Drôle d’idée !

HORVAT : Merci.

Horvat a enflammé une allumette près du visage de ce ballot sombre accroché à une branche du tilleul. Sa face apparaît verdâtre dans le reflet de la clarté spectrale.

     Sa figure est totalement sereine. Comme si quelqu’un l’avait graciée. Elle est beaucoup plus belle qu’il y a une demi-heure. Elle a l’expression douce et calme d’une sainte. Et elle est ensanglantée. Il a passé sa main sur son visage. C’est bizarre : le sang humain est gras ! Ils l’ont frappée en plus ce matin dans la cave à bois. Ils l’ont pillée, condamnée à mort et en plus ils l’ont frappée jusqu’au sang.
     Du doigt, il pousse le corps qui se balance. Maintenant, ce n’est plus qu’une chose. Une chose dure et rigide ! Tant qu’elle n’était pas cette chose, elle me paraissait totalement indifférente. Et à présent qu’elle s’est raidie, à présent un flux étrange s’est mis à émaner d’elle. Enfant, j’étais toujours horrifié par les statues de saints en cire perchés sur les autels. Dans leur coffre en verre et leurs dentelles, leur visage de cire sur lequel caillait du sang. Et ce soir, je ressens le secret étrange de ce sang de saint coagulé. Et il fallait que ce soit moi qui devienne le masque d’une gravure de Goya, le bourreau en armure qui se tient sous le crucifix, le gorille d’un musée de cire qui a planté ses crocs dans la gorge de sa victime !

GREGOR : Qu'importe qui ! Dans la guerre, il est totalement vain de personnifier les questions individuelles ou les responsabilités morales de chacun. Là, il n'y a pas eu en ces occasions quelques réponses individuelles particulières, si tu veux, ni juridiques ni morales au sens de la responsabilité personnelle.

HORVAT : Il n'y en a pas, certes, mais alors le crime en nous et autour de nous, c'est selon toi aussi une abstraction, non ?

GREGOR : Je n'ai pas dit cela. Le crime existe évidemment, mais seulement comme un phénomène collectif.

HORVAT : Et pourtant, l'homme qui a signé cette condamnation à mort l’a signée en tant qu’individu, et moi qui l’ai exécutée, je l’ai exécutée tout aussi individuellement et je me trouve tout aussi responsable. Le fait ne se laisse pas effacer comme s’il n’existait pas. J’ai personnellement pendu cette femme et, de plus, en ce qui concerne mes propres responsabilités, si cette maudite scène près du piano n’était pas survenue, tout cela ne se serait pas ainsi déployé jusqu’à de telles horreurs dramatiques.