Molière dans l'histoire théâtrale de Dubrovnik au XVIIIe siècle¹

 

Mirko Deanović²

 

Les premiers effets de la culture française dans le Sud slave se font sentir à Dubrovnik. Pourquoi d'abord à Dubrovnik plutôt qu'ailleurs ?

         Ce phénomène peut être considéré non seulement d'un point de vue national étroit, parce que notre création littéraire entre dans l'histoire de la littérature mondiale. Notre patrimoine culturel peut également être considéré dans une perspective plus large.

         On sait que le port de Dubrovnik est en contact constant et intensif avec le monde étranger depuis sa création. Mais cette petite république sans armée ni marine de guerre, pour préserver sa liberté, sentait qu'elle devait aussi s'affirmer dans le domaine culturel. Sinon elle se serait noyée dans la houle glorieuse des cultures étrangères adjacentes. Par conséquent, à Dubrovnik, beaucoup d'attention a toujours été accordée aux livres locaux, de sorte que cette ville elle-même a donné à la littérature classique croate plus d'œuvres que toutes nos autres régions ensemble.

        Après que Dubrovnik a vécu l'ère de l'humanisme, de la renaissance et du baroque, après qu'elle a donné de nombreuses œuvres littéraires en deux siècles, la situation change à la fin du XVIIe siècle. L'ère de la prospérité est révolue et l'impasse s'est fait sentir aussi dans le domaine culturel. La crise économique a aussi provoqué une crise culturelle. En dehors d'Ignjat Đurđević, il n'y avait pas d'écrivains talentueux. Quelques mauvaises comédies populaires, d'auteurs inconnus, n'ont pas survécu à leur époque. Leurs thèmes sont anciens et les personnages stéréotypés.

         Cependant, la situation en Europe est en train de changer. Avec Louis XIV, on observe une forte expansion intellectuelle de l'esprit français.

        Le prestige de la France a ouvert la voie à sa pensée et à sa littérature en Europe. Avant même les idées révolutionnaires de liberté.

        Cette nouvelle atmosphère s'est également fait ressentir à Dubrovnik au début du XVIIIe siècle sous le nom de françaiseries (frančezarije). Dans la première décennie du siècle, on se met à apprendre le français à Dubrovnik et à lire les livres français dans la langue originale. Les modestes comédies populaires ragusaines de la fin du XVIIe siècle ne peuvent satisfaire davantage. Il fallait apporter quelque chose de nouveau au répertoire, or il n'y avait rien sur place. C'est pourquoi le théâtre de Dubrovnik connaît une crise à cette époque. Mais sans le théâtre on ne vit pas, surtout les Méditerranéens. Un gouffre s'était creusé entre la scène et le public, une lacune que comblera Molière lui-même.

           Pour aider à résoudre le problème de son théâtre en langue vernaculaire les a aidés alors le génie français. Ils lisent dans l'original ses œuvres qui passionneront tant d'entre eux. Ceci explique le fait que sur un total de 34 pièces de théâtre de Molière 23 ont été traduites, adaptées et créées dans la première moitié du XVIIIe siècle.

           Parmi ces adaptations, 15 ont été publiées par Luko Zore et deux par Torno Matić. Je suis parvenu à retrouver huit autres textes inédits, et j'ai édité une édition critique des 23 comédies (Dubrovačke preradbe Molièrovih komedija) en deux volumes dans la collection « Stari pisci hrvatski », JAZU.³ Et j'ai montré qu'elles ont été traduites de l'original français par des Dubrovnikois.

        (Il y a vraisemblablement un autre moment historique qui a probablement contribué à la naissance de cet enthousiasme pour Molière à Dubrovnik. C'est alors que des troupes d'acteurs italiens ont commencé à venir dans notre ville et leurs représentations modernes avec de la musique, des performances théâtrales, du chant et du ballet ont supprimé la langue locale de la scène. Mais la conscience nationale de Dubrovnik s'est manifestée dans leur attachement constant à cette parole nationale aussi sur la scène théâtrale. Ils n'étaient pas satisfaits du jeu de ces compagnies di comici dans une langue étrangère. Leur vieille ambition d'avoir des représentations dans leur propre langue ne s'était pas éteinte. D'où l'effort pour créer quelque chose de nouveau qui ferait revivre le répertoire national. Ils devaient rivaliser avec le succès des performances italiennes. C'est ainsi que Molière a sauvé le théâtre local. Sans les comédies de Molière, notre langue aurait disparu de la scène dubrovnikoise près d'un demi-siècle plus tôt.)

        Certaines œuvres de Poquelin ont été alors montrées dans les séminaires jésuites de la Croatie pannonienne, semble-t-il en latin. Certes, les habitants de Dubrovnik ont découvert Molière avant les autres Slaves. Il est venu à eux au bon moment. De plus, l'art du grand comédien n'était pas dépassé alors, tout comme il est vivant aujourd'hui et pourrait vraiment très bien compléter le répertoire du Festival d'été de Dubrovnik⁴.

       Il n'est pas encore possible de dire exactement qui étaient ces moliéristes ragusains. Il est mentionné que plusieurs écrivains y ont travaillé. Il est fort probable que la majeure partie du traitement vienne de Marin Tudišević, un patricien. Assurément, il s'agit d'une apparition unique de traducteurs enthousiastes et d'acteurs dilettantes. Car aucun écrivain étranger n'a eu autant d'ouvrages remaniés dans notre littérature classique. De plus, aucun écrivain étranger n'a jamais été à Dubrovnik si populaire, et ceci dans le dialecte local vivant en prose, la même prose que deux siècles plus tôt dans les comédies de Marin Držić⁵ et dans les comédies anonymes précitées du XVIIe siècle. Ce phénomène montre aussi comment s'est développé le goût du milieu de notre Athènes slave⁶.

         Ce serait, en somme, un exemple de l'histoire extérieure du retentissement de Molière.

        Passant à une question purement littéraire, nous verrons comment les habitants de Dubrovnik ont transmis dans leur langue et dans leur environnement l'art du génie français, comment ils ont interprété et ressenti sa poésie. La question de la traduction d'une œuvre d'art se pose. On sait qu'au XVIIIe siècle, cette question était considérée différemment qu'aujourd'hui : alors il ne s'agissait pas d'une transmission la plus fidèle d'un texte, mais elle différait en fonction de divers critères et considérations lors de circonstances particulières dans un nouvel environnement. Mais nous voyons cela différemment aujourd'hui. Je pense que Benedetto Croce a raison quand il dit que la poésie est en fait intraduisible, et qu'une bonne traduction d'une œuvre poétique doit être une recréation poétique (recreazione della poesia originale). Pour lui, une traduction poétique c'est le « chant d'une vieille âme dans une âme nouvelle » (il poetare di un'antica in una nuova anima).

       J'espère avoir pu démontrer que toutes nos adaptations ont été faites à partir des textes originaux en français. Ils ne s'accordent pas avec leurs traductions italiennes.

        Ce n'était pas une tâche facile de transférer l'art de Molière à un environnement qui est si différent dans sa tradition et sa langue du français. Ce n'était pas facile de chanter la poésie de Poquelin sans qu'elle soit déformée ou encore saccagée. Et nos traducteurs devaient connaître dans les moindres détails les caractéristiques avec lesquelles Molière a enrichi le vocabulaire classique français, ils ont dû se pénétrer de son art, de son humour et de son style. Adaptant le texte aux circonstances domestiques, ils devaient faire attention à ne pas affaiblir sous leur nouvelle apparence la puissance comique et dramatique des textes, ce style réaliste spécial sans lyrisme et sans romantisme.

        Même si tous nos traducteurs ne travaillent pas exactement de la même manière, même si certains restituent plus ou moins fidèlement le texte, l'essentiel pour tous est d'accommoder l'humour de l'original à leurs concitoyens. C'est pourquoi tout le monde écrit en prose, dans la langue de tous les jours (sauf Sorkočević dans Psyché⁷). Ce sont donc en fait des adaptations ou des remaniements et non de simples traductions. La position humaniste de Molière y est entièrement conservée ainsi que sa satire sociale. Là, par exemple, les soi-disant couches supérieures sont fustigées et des sympathies se distinguent pour les classes populaires et les travailleurs et contre le culte de l'or.

        Nos moliéristes caricaturent souvent, amplifient le comique des scènes et des personnages, tandis qu'ils sont dans les originaux nuancés et plus discrets.

       Le thème des comédies est transféré à Dubrovnik, recouvert d'une patine domestique, ils lui donnent une nouvelle couleur locale, remplaçant les noms des personnages et de lieux par des noms et lieux de la région. Selon la tradition locale en comédie - on l'a vu - l'écriture s'appuie sur un dialecte ragusain en prose. Ils caricaturent et simplifient souvent le comique. Tel était alors le goût du public de Dubrovnik.

        Par ailleurs, au XVIIIe siècle, nulle part ailleurs en Europe, ils n'ont trouvé dans les comédies de Molière tout ce que nous y trouvons aujourd'hui. Les personnages humains dans ces adaptations reçoivent des caractéristiques locales. Par exemple, les paysans français sont transposés dans les collines de l'arrière-pays ragusain. Ainsi, George Dandin est devenu Ilija, etc. Nos textes acquièrent parfois des marques qui n'existent pas dans l'original, et se rapprochent d'une farce populaire, grotesque et rustre. Il se perd alors le ton nuancé de l'original.

        Prenez, par exemple, la comédie sociale George Dandin ou Le Mari confondu, rédigée, mise en scène et présentée pour la première fois par Poquelin en 1668 sur une scène glorieuse et improvisée dans une allée du parc de Versailles, « dans une vaste salle verdure », devant le roi Louis XIV et sa cour, devant un public galant, avec des intermèdes musicaux de Lulli, avec ballet, etc. Quelles différences entre la première dans cette splendeur mondaine avec des acteurs et actrices professionnels de la troupe du roi puis sa reprise au Palais Royal à Paris, d'une part, et l'humble théâtre Orsan⁸ avec de jeunes dilettantes et des hommes uniquement dans tous les rôles environ un demi-siècle plus tard, d'un autre côté. Cette comédie est double : une farce et l'œuvre d'un grand comique. C'est une farce, en fait, l'histoire d'un mari trompé, une vieille histoire (qui ne deviendra jamais obsolète), et c'est en même temps une excellente comédie sur les ennuis mérités d'un riche paysan, maladivement ambitieux, qui a traîné parmi les maîtres, les vains bourgeois. L'homme de Dubrovnik a totalement conservé le comique de l'intrigue transférée à l'ambiance locale. Le trait est resté exactement le même. Juste pour changer l'intonation et le style, certains personnages se sont avérés encore plus ridicules. Ainsi, par exemple, est surchargé le grotesque du protagoniste, devenu le paysan Ilija de l'arrière-pays dubrovnikois et vêtu d'un costume traditionnel avec un bonnet rouge, dans un gilet et une large culotte bleue. Il est un peu plus grossier et primitif que Dandin, il parle dans son jargon, avec des turcismes et des expressions folkloriques populaires. C'est aussi ce que fait Krsto Frankopan dès 1670 avec sa traduction commencée de cette même comédie, tandis qu'il languissait dans un donjon trois années avant la mort de Molière, en transformant ce protagoniste en Slovène.

      Le Dubrovnikois intensifie à plusieurs reprises les expressions méprisantes, par exemple il transforme crocodile ou carogne de femme en « chienne », et supprime tout simplement l'appellation une coquine. Il a conservé le style de l'original dans le passage familier : Vous l'avez voulu, vous l'avez voulu, George Dandin, vous l'avez voulu, l'ensemble vous sied fort bien, etc., qu'il a traduit ainsi : « Mais tu l'as voulu, tu l'as voulu, Ilija, tu l'as voulu, tout est bon pour toi, et même pire encore etc ».

        Mais il est temps de finir.

        Malgré tous les changements, l'art du comédien de génie n'a pas souffert à Dubrovnik, il a conservé dans sa puissance comique son caractère humain et réaliste, ses personnages pétulants, ses dialogues pleins d'esprit et d'humour. C'est pourquoi il n'était pas difficile pour les anciens dubrovnikois d'aimer cette poésie alerte, dans laquelle chacun retrouve la gaieté et au moins une part de lui-même. Et tout ça jusqu'à ce jour et dans le monde entier. À Dubrovnik, des amateurs ont joué ces comédies déjà au siècle dernier. Et le théâtre de Dubrovnik Marin Držić dispose à son répertoire de Tartuffe et du Misanthrope, mais il est regrettable que l'art de Molière manque encore au Festival d'été de Dubrovnik.

        Ce vaste opus de Molière « à la ragusaine » est un autre exemple de l'affirmation culturelle de notre Athènes slave et du message humain éternel de ce génie de l'humour.

                                                                                                                                                                           Traduction de Nicolas Raljević

¹ « Molière u povijesti dubrovačkog teatra 18. vijeka », Article paru dans Hvar City Theatre Days, Vol 5, N°1, 1978, Split, pp. 121-125.

 

² Mirko Deanović (1890-1984), romaniste croate, professeur de philologie romane à l'université de Zagreb et membre de l'Académie croate des sciences et des arts. Il s'est intéressé particulièrement à la culture littéraire du passé dubrovnikois.

 

³ [Adaptations dubrovnikoises des comédies de Molière], Zagreb, 1972.

⁴ Ce festival date de 1950 et propose des représentations de théâtre, ballet, musique classique et opéra dans les murs de la vieille ville de Dubrovnik.

 

⁵ Marin Držić (1508-1567) est considéré comme le plus grand dramaturge dans l'histoire littéraire de Dubrovnik.

 

⁶ Appellation régulièrement donnée à Dubrovnik.

⁷ Seule pièce de Molière traduite en vers à Dubrovnik.

 

⁸ L'ancien arsenal d'Orsan a servi de premier théâtre dans la ville de Dubrovnik de la fin du XVIIe siècle jusqu'en 1808.