Le mot du traducteur

 

 

On le sait : traduire, c'est toujours trahir. Mais cela l'est davantage encore avec certaines œuvres. Assurément, on peut légitimement s'interroger sur la pertinence de traduire Marin Držić en français. Plus que la distance spatiale (après tout, France et Croatie relèvent d'une même aire culturelle judéo-chrétienne), l'éloignement temporel présente une problématique plus complexe. En effet, que peut valoir la traduction d'un texte qui pose aujourd'hui à la très grande majorité des Croates eux-mêmes de grandes difficultés de lecture ? Les très nombreuses allusions historiques, culturelles, linguistiques, politiques et littéraires ne nous sont pas toujours accessibles dans le texte. Elles obligent le traducteur après avoir préalablement obligé les commentateurs dans la version originale à de multiples explications complémentaires sous forme de notes de bas de page. Le mélange des codes tel que les emprunts (nombreux italianismes entre autres), les dialectes (de la région du Kotor au sud de Dubrovnik ou des îles environnantes) ou le recours aux autres langues dans le texte croate est important. Ces codes rendent une traduction parfois hasardeuse, si ce n'est déjà redondante quand les termes italiens s'apparentent fortement aux termes français qui suivent immédiatement dans la traduction contrairement au croate qui n'est pas langue romane. Enfin pressé entre Plaute et Molière, y a-t-il encore une place à la reconnaissance pour l'avare de Držić ?
     Pourquoi donc traduire Držić ? Et plus important peut-être encore : pour qui ? Indéniablement, Marin Držić est non seulement un auteur important dans les littératures et dans les histoires littéraires de Dubrovnik et de la Croatie, mais aussi plus largement dans l'histoire de la Renaissance européenne. Méconnu si ce n'est inconnu en France, en tous cas des non-spécialistes, il ouvre une fenêtre sur le Dubrovnik du XVIe siècle et sa société. Skup, son avare inspiré de l'Aulularia de Plaute (-254 ; - 184 av. JC) cent ans avant celui de Molière, apporte une lumière supplémentaire sur l'exploitation des œuvres antiques par les classiques européens. Dès lors, et Paul-Louis Thomas de poser la question : faut-il traduire Držić pour quelques érudits et/ou curieux ou bien l'adapter pour un plus large public ?
     Aussi, la question devient : comment traduire Držić ? Face aux problèmes présentés précédemment, il a fallu opérer des choix. Fallait-il mieux coller à l'original et transposer un langage qui pourrait sembler aujourd'hui ridiculement calqué sur un autre temps, ou bien tenter une adaptation en recourant à une langue prétendument contemporaine ? Chaque traduction des siècles passés mériterait certainement cette interrogation. Mais n'étant pas linguiste, j'avoue alors avoir modestement privilégié une approche différente en relisant régulièrement au cours de mon travail de traduction de Skup les deux œuvres de Plaute et de Molière et je pense que pour une part importante ce sont aussi ces deux textes qui ont structuré la langue de ma version française. Il m'a semblé préférable pour pressentir un peu plus la vie quotidienne dans la ville de Dubrovnik que les noms patronymiques et toponymiques conservent leur transcription croate et le lecteur trouvera un indicatif phonétique en début d'ouvrage. J'ai évidemment accordé aussi une place de premier ordre aux commentaires de Frano Čale sur les œuvres complètes de Marin Držić, commentaires précieux qui m'ont permis souvent d'interpréter des passages très éloignés du croate moderne, et je dois encore remercier Milovan Tatarin de l'université d'Osijek qui a contribué à en éclaircir d'autres qui restaient problématiques. Avec eux, il m'a par ailleurs fallu accepter que certaines références dans l'œuvre originale demeurent perdues et inconnues ou simplement incertaines jusqu'à ce jour, ce que j'ai précisé quand c'était nécessaire en notes de bas de page. Ces dernières sont nombreuses mais je pense que le lecteur comprendra qu'elles sont aussi nécessaires. Enfin, je remercie Lada Čale-Feldman qui a relu ma version en la confrontant à l'original pour les corrections qu'elle m'a permis d'apporter encore.
     Nikša Matić, directeur de la Maison Marin Držić à Dubrovnik, rend aujourd'hui possible la première édition de Skup en français. Qu'il en soit remercié. Les spécialistes évalueront et jugeront cette traduction qui pourra ainsi servir de base de travail à des traductions ultérieures.

                                                                                                                                                           Nicolas Raljević