NOUVELLE ÉDITION DE PIÈCES CROATES EN FRANÇAIS :

La Trilogie de Dubrovnik d'Ivo Vojnović et Messieurs les Glembay de Miroslav Krleža (édit. Prozor, trad. N. Raljević)

par

Snježana Banović
 

La maison d'édition de Nicolas Raljević a commencé sa route au printemps de cette année grâce à ce traducteur entreprenant de pièces de théâtre croates en français – il en a traduit trente-sept jusque-là ! Avec abnégation, Raljević est ainsi devenu le traducteur le plus fécond en français dans l'histoire de notre théâtre et le plus persévérant promoteur de notre littérature théâtrale dans l'histoire des relations culturelles franco-croates. Or celles-ci n'ont pas commencé hier, mais depuis des temps anciens, déjà depuis Marko Marulić existaient de précieuses activités et relations de ce genre.

 

        Beaucoup de cette part croate dans la France est entré aussi dans le mythe populaire : avant tout, on trouve la célèbre cravate de l'époque de Louis XVI et un peu moins célèbre la moutarde, mais il est peu connu que le début des relations entre les deux peuples date d'une époque encore plus ancienne : des croisés qui au xɪɪɪe siècle apportent des nouvelles françaises sur le territoire de l'actuelle Croatie. Au même moment, les étudiants de nos régions n'étaient pas rares dans les universités françaises (Herman le Dalmate), à l'université de la Sorbonne étudiait aussi le futur évêque de Zagreb Stjepan II, et avec lui Georges d'Esclavonie qui en 1385 devient maître en arts, puis Augustin Kažotić de Trogir (un dominicain et évêque de Zagreb de 1303 à 1322) – tous ont fait leurs études de théologie à Paris. Marko Marulić, le père de la littérature croate, a été traduit en français par les poètes Paul du Mont, Charles Didier et Anne D'Urfé.

        Ensuite, avec le siècle des Lumières, les relations culturelles s'intensifient : Molière est traduit (par Fran Krsto Frankopan le premier), est rédigé et monté sur les scènes de Zagreb et Dubrovnik, et dans les mêmes villes parmi la jeunesse (pour l'horreur des Sénateurs) Voltaire est aussi à la grande mode. C'est le temps où dans la région de Zagorje, au nord de Zagreb, se construisent des châteaux sur le modèle des châteaux français, et qu'en France émergent doucement aussi les savants croates (Ruđer Bošković). Dans les cercles académiques, l'Hasanaginica (La femme de l'aga Hasan, 1813, 1821) que traduit l'un des promoteurs du romantisme, l'écrivain et académicien Charles Nodier, suscitent l'admiration.

        Chez nous, le plus grand promoteur de la littérature française au xɪxe siècle – de la prose comme du théâtre (grâce à sa place de conseiller littéraire au théâtre de la Ville haute, alors le théâtre municipal de Zagreb) - est cependant August Šenoa, et de l'autre côté, son œuvre est traduite en français et publiée dans Le monde illustré (1879-1880), qui insèrent souvent dans leurs pages aussi d'autres écrivains croates. Au palais de Januševac, près de Zagreb, vit un ami et conseiller du ban Josip Jelačić, le fervent Illyrien Edgar Bourrée de Corberon, proche de la puissante famille de Drašković, qui s'occupe de la fondation de l'université de Zagreb et qui aimait la Croatie comme « sa propre terre natale » (M. Bogović).

       Au début du xxe siècle, les relations sont les plus intenses : les poètes Antun Gustav Matoš, Janko Polić Kamov et Tin Ujević séjournent à Paris. Le dramaturge Ivo Vojnović vit à Nice (1918 – 1922), au même moment le peintre Vlaho Bukovac, boursier à Paris, remporte le Grand Prix dans les salons parisiens. Tous s'assoient souvent ensemble au Café du Dôme, Josip Kosor publie une pièce de ce nom. Tandis qu'ils s'abreuvent ainsi du spleen parisien, Sarah Bernhardt arrive à Zagreb, mais les Zagrébois ne font pas montre d'un trop grand enthousiasme : la star locale Marija Ružička Strozzi – annoncent les journaux zagrébois – est d'une meilleure classe !

        À la veille de la deuxième guerre mondiale, Nantes et Paris sont les foyers du metteur en scène Vlado Habunek, et le prix de l'Académie française revient à l'historien, politicien et diplomate Lujo Vojnović, pour son œuvre Histoire de Dalmatie (1934-1935). Après la guerre, Paris est le choix de l'écrivain Radovan Ivšić, du compositeur Ivo Malec, des danseurs Veselko Sulić et Milko Šparemblek – nous pourrions énumérer encore d'autres noms sans oublier d'aucune façon la tournée zagréboise du TNP parisien (Théâtre National Populaire), à cette époque théâtre national chargé de missions sociales et l'un des plus progressistes en Europe sous la direction artistique de Jean Vilar, puis l'incontournable Institut français de Zagreb, particulièrement le somptueux programme de sa « Médiathèque », tout comme sa revue de vieille date Les Annales de l'Institut français initiées en 1937. Les cercles universitaires ont maintenu certaines relations importantes entre les deux pays, il faut citer là un nom vraiment éminent dans les sciences de la slavistique – celui de Paul-Louis Thomas, plus précisément professeur à la retraite du département de slavistique de l'université Paris-Sorbonne.

        De même, un nom incontournable en ce qui concerne la promotion du théâtre croate et de la théâtrologie est celui du metteur en scène Miloš Lazin, résident parisien depuis déjà deux décennies qui régulièrement et rigoureusement recueille la bibliographie des traductions des pièces de théâtre contemporaines des pays de l'ex-Yougoslavie. Sa bibliographie qui devient de plus en plus une chrestomathie dramatique des pièces contemporaines croates, serbes, bosniaques, macédoniennes, slovènes et albanaises est accessible sur la plateforme du réseau internet du « Troisième bureau » (http://www.troisiemebureau.com/qui-sommes-nous/le-centre-de-ressources.)

      On peut trouver aussi sur ce même site beaucoup de textes en langue française sur le théâtre de l'espace culturel yougoslave, et même si les textes contemporains sont les plus nombreux, il y a aussi un grand nombre de textes publiés au cours des xɪxe et xxe siècles parmi lesquels beaucoup concernent des pièces croates et le théâtre.

        En ce qui concerne de même l'édition de la littérature croate en France, il est connu que la poésie est la plus publiée : on trouve là l'incontournable maison d'édition « Edition Caractère » avec trois livres de poètes contemporains croates (Tonko Maroević, Krešimir Bagić, Zvono Maković) puis le « Domaine Croate » chez lequel sont parus dix ouvrages de poésie – de Antun Branko Šimić, Dobriša Cesarić, Antun Šoljan et Slavko Mihalić en passant par Dražen Katunarić, Zvonimir Mrkonjić et Branko Čegec jusqu'à Miroslav Mićanović et Sibila Petlevski, grâce avant tout aux grands efforts de traduction de Vanda Mikšić, Jean De Brayn i Martine Kramer. Et tandis que la poésie est traditionnellement volontiers traduite, éditée et promue, ce n'est pas le cas avec les romans qui ne sont traduits que sporadiquement – Dubravka Ugrešić est la plus traduite avec sept livres, Miljenko Jergović avec cinq, et Daša Drndić avec deux romans chez l'un des plus grand éditeurs français, Gallimard. Par exemple, les romans du barde de notre littérature, Ranko Marinković ne sont absolument pas présents en France. Mais cependant, devant tous se trouve ici à disposition Predrag Matvejević avec son Bréviaire méditerranéen (1992), et puisque nous en sommes à Matvejević, il faut rappeler qu'en son temps, comme résident parisien et enseignant à l'université de la Sorbonne, il prit de nombreuses initiatives importantes quant aux affaires culturelles croato-françaises, et particulièrement en ce qui concerne Miroslav Krleža, dont l'œuvre théâtrale n'est en fait que récemment découverte en France, bien que déjà dans les années soixante du siècle dernier, Jean-Paul Sartre recommandait fortement : « Lisez Krleža ! » Aussi, bien que la prose de Krleža ait été traduite durant cette période, les Glembay de Raljević sont la première pièce de théâtre de Krleža publiée dans son intégralité en France.

        L'an dernier, un autre effort a été fait dans l'impression de la littérature croate – la maison d'édition Durieux a présenté un numéro double de sa revue « Le fantôme de la liberté » (au printemps dernier, elle en a même fait la promotion à Paris) avec comme sous-titre « Revue littéraire pour la survie en ces temps schizophrènes » en 912 pages. Il s'agit là d'un grand choix d'œuvres d'auteurs croates contemporains, d'artistes, de photographes, en même temps aussi du plus large panorama des auteurs croates jamais publiés en français. En ce qui concerne les pièces de théâtre, les suivantes sont ici publiées : Kamov – thanatographie d'un jeune poète croate (1978), cinquième pièce de Slobodan Šnajder, La Tragédie des cerveaux de Janko Polić Kamov, À travers les chambres d'Ivan Vidić, Judith French de Vlatko Vorkapić, deux de Nikola Tutek (La troisième histoire sur l'homme incroyablement triste et la chasse d'eau, La Nouvelle écologie) et la comédie musicale d'Alfi Kabiljo et de Mate Maras Madame Hamlet. L'idée de la rédaction (le rédacteur littéraire, traducteur et publiciste Nenad Popović, l'écrivain, metteur en scène et traducteur domicilié à Paris Yves-Alexandre Tripković et l'écrivain et rédacteur Dalibor Šimpraga) était très ambitieuse : exposer l'état actuel en Croatie concernant son ordonnancement intellectuel et artistique des lettres, en particulier littéraire. Parmi soixante-dix auteurs, dont trente traducteurs, se distingue celui d'Yves-Alexandre Tripković qui suit celui de Raljević avec 15 pièces croates traduites, dont plusieurs pièces d'Ivan Vidić et trois légendes de Miroslav Krleža – Adam et ÈveSalomé et Mascarade. Dans le recueil est, clairement, représenté aussi Nicolas Raljević, et ceci par deux traductions caractéristiques – La Tragédie des cerveaux de Kamov et la pièce de Šnajder sur cet écrivain de Rijeka – Kamov, thanatographie d'un jeune poète croate.

        Le mobile à cet article est précisément sa contribution désintéressée et précieuse, certainement au rang de ces traducteurs de poètes médiévaux : l'impression récente de deux pièces croates dans sa propre maison d'édition Prozor : La Trilogie de Dubrovnik de Vojnović (traduite en 2015) et la première partie de la trilogie zagréboise de Krleža : Messieurs les Glembay, comme sommet de son travail intensif sur les pièces croates débuté en 2011 précisément avec la traduction de cette pièce de Krleža sur la décadence de la plus connue des familles fictives croates dans l'histoire de notre littérature. D'ici à la fin de l'année, la sortie sous presse du troisième ouvrage est attendue – il s'agit de la comédie Un Yacht américain dans le port de Split d'un contemporain, ami et par la suite adversaire de Krleža, Milan Begović, et dont Raljević travaille actuellement sur la pièce Venus Victrix.

        Ce projet mérite vraiment la plus grande attention car lorsqu'il s'agit de littérature dramatique, nous nous portons avec les pièces de théâtre publiées beaucoup plus mal qu'avec la poésie et la prose, bien qu'il en ait été jusque-là traduit plusieurs centaines. On peut trouver un grand nombre d'entre elles sur la plate-forme EURODRAM (http://www.sildav.org/eurodram) dans le cadre de l'association La Maison d'Europe et d'Orient que soutiennent le Ministère français de la culture et la région Île-de-France, et qu'a créée le metteur en scène Dominique Dolmieu. En lien avec cette plate-forme, il a fondé les éditions « L'espace d'un instant » focalisées explicitement sur les nouvelles pièces de théâtre de l'Europe du Sud-Est. Dans la période de 2002 à 2016, sur le rythme de six à neuf ouvrages par an, sont sortis sous presse 216 textes de 168 auteurs publiés dans 78 livres – dont ceux aussi d'Ivo Brešan, Asja Srnec Todorović et Slobodan Šnajder.

        « Le phénomène Raljević» est incontournable dans cette production exceptionnellement importante, bien que ce traducteur entreprenant ne soit connu que d'un cercle étroit d'artistes francophones et acteurs culturels de Croatie et autres pays de l'ex-Yougoslavie. Malheureusement, c'est pourquoi il est peu remarqué en Croatie, même s'il a grâce à sa plate-forme NRJ («Nicolas Raljevic Juxtaposition») déjà exposé en France de nombreux dramaturges croates et leurs œuvres – de Vojnović, Kamov et Krleža à Šnajder. Raljević travaille comme enseignant de français dans une école technique de la banlieue parisienne, et depuis 2011, il traduit avec succès et passion, les unes après les autres, des pièces croates en langue française.

        À leur tour sont enfin arrivés aussi sous presse ses traductions de La Trilogie de Dubrovnik de Vojnović pour lequel il a traduit et inséré en postface le texte de Branko Gavella de 1953 « Ce que je crois savoir et que j'ignore d'Ivo Vojnović » de l'ouvrage La Littérature et le théâtre (1970), ainsi que la première partie déjà mentionnée de la trilogie zagréboise de Krleža, Messieurs les Glembay, dont Boris Senker a écrit la préface. Cette traduction a été (partiellement) lue publiquement en octobre 2012 à la prestigieuse adresse parisienne du Carrousel du Louvre lors du festival croate en France « Croatie, la voici ! », et les membres de la troupe de la Comédie Française l'ont lue sous la direction de Laurent Muhleisen.

 

        En plus des Glembay, Raljević, qui a entre autres aussi suivi un stage de dramaturgie au théâtre des Amandiers de Nanterre, a traduit encore d'autres pièces de Krleža : Leda, Un camp croate en Galicie, Golgotha et Vučjak. Il a traduit en outre encore trente-deux autres titres de notre littérature théâtrale classique et contemporaine dont il faut signaler l'excellente traduction de Skup de Marin Držić, La Tragédie des cerveaux de Janko Polić Kamov (publiée dans « Le Fantôme de la liberté ») et Le Cœur de maman. Dans son opus de traduction, on trouve encore Fran Galović (Face à la mort), Srđan Tucić (Le Retour), Ulderiko Donadini (La Mort de Gogol), Ranko Marinković (Albatros), Mirko Božić (L'Homme juste), Pero Budak (La Tempête), Antun Šoljan (Le Palais de Dioclétien), Marijan Matković (Héraclès), Zvonimir Bajsić (Vois, comment le jour commence) et le plus récent – la pièce presque oubliée du dramaturge injustement négligé et notre plus distingué « homme de théâtre » Tito Strozzi, Ecce homo.

 

        Parmi les contemporains, dans la série des traductions de Raljević, on peut mentionner Kamov, la thanatographie de Slobodan Šnajder (publiée aussi dans « Le Fantôme de la liberté » chez Durieux), Le Fils de personne de Mate Matišić, Nora aujourd'hui de Miro Gavran, puis Blanc et Tout passe de Dubravko Mihanović, Les Grandes oreilles (parodie des Glembay) de Pavo Marinković, comme encore deux pièces de Tena Štivičić, Tu ne peux pas échapper au dimanche et Les Invisibles.

        Malheureusement, comme il n'y a pas chez nous d'incitation systématique pour le livre, tout continuera à reposer dans les relations franco-croates sur les efforts individuels de Raljević et autres enthousiastes de nos descendants en France. À savoir, sans l'aide de l'État, le projet de la promotion de la littérature à l'étranger est impossible aussi dans des pays beaucoup plus grands et les autres pays de la région. Et tandis que le Ministère croate de la culture avec déjà des moyens minimaux subventionne la traduction de livres croates en langues étrangères, il est clair que ni l'État, mais ni la corporation de l'édition littéraire, n'ont en fait aucune stratégie dans le placement des écrivains croates, avant tout des dramaturges à l'étranger. De nombreux théâtres français, qui doivent une grande part de leur programmation précisément à des artistes, des troupes, des auteurs et des producteurs étrangers, attendent seulement qu'on frappe à leur porte, ce qui en soi n'est pas non plus une tâche aisée, qu'il faut nécessairement bien organiser – aux côtés de personnes comme Raljević, Lazin et Dolmieu sur le « terrain », cela ne devrait pas demeurer une mission impossible.

        La politique culturelle croate est aussi celle qui dans ce secteur d'activité doit se réveiller de son sommeil autistique et profond, les auteurs – et les traducteurs à leurs côtés - sont depuis longtemps éveillés et actifs.


 

Paris, novembre 2017.


Revue théâtrale Kazalište 71/72, décembre 2017 ; pp 58-61, Zagreb.