PRÉFACE D'ANTONIJA BOGNER-ŠABAN
 

 


Le titre du drame de Tucić est hautement symbolique car toute une série de ses éléments structurels « correspondent aux significations directes ou rapportées liées au Golgotha, c'est-à-dire à Jésus Christ en tant que porteur de l'idée du christianisme, mais aussi à un certain nombre de motifs bibliques qui apparaissent comme des citations méta-textuelles fonctionnelles ». La présence d'archétypes bibliques historiques et artistiques directs est une base poétique de la mise en pratique des conceptions nietzschéennes qui s'appliquent à discerner l'essence de la crise spirituelle de la société bourgeoise, c'est-à-dire l'interrogation de l'individu dans ses rapports à lui-même et à la réalité historique en général. L'exécution dramatique d'une telle réflexion philosophique, Tucić la confie au frère Demetrije qui à la force de sa volonté veut surmonter l'état de désespoir et se métamorphoser en un nouvel être empli de joie de vivre. Sur ce chemin du calvaire, Demetrije, le personnage principal de Golgotha, découvre comment toute forme d'existence qui inclut quelque croyance suppose des restrictions déterminées, et sa tentative de découverte d'une solution commence, mais s'achève aussi entre les murs du monastère.
      Le chemin de croix de Demetrije débute dans un jardin idyllique « plein de cyprès, d'orangers et de rosiers, au milieu duquel se trouve une grande croix de bois avec le Rédempteur crucifié, et entouré de hauts murs de pierre ; derrière se trouve un bois d'oliviers » d'où provient un cri qui peut se comparer à un appel à sortir ou encore à un appel à l'aide, dans un sens réaliste mais aussi symbolique. Ce cri de femme se reconnaît au moment de sa mort car c'est alors seulement qu'on découvre la cause véritable des doutes de Demetrije, mais aussi son repentir après le meurtre de l'enfant. « L'innovation et l'audace » d'une introduction du motif de la fatalité féminine « dans la littérature croate de l'époque » observe Branko Hećimović. Quant à l'allure de la Femme (« un long manteau noir couvrant ses épaules ; les cheveux ébouriffés ; elle est apparu spectralement de nulle part, les yeux grands et brillants avec un regard pénétrant et fascinant ») comme aussi l'assimilation de sa séduction de Demetrije avec l'enjôlement d'Adam par Ève par la pomme édénique, elles peuvent s'ajouter comme des marques avant-gardistes telles qu'elles se manifestent dans la littérature des années 1910 aux années 1930.
      Le cours de l'action du Golgotha de Tucić est subordonné à l'organisation et à l'interprétation poétique des motifs bibliques. Dans le premier acte, l'action est mûe par le sarcasme de Demetrije sur l'histoire du fils perdu et son engagement pour lire dans le monastère le livre interdit du Cantique des cantiques ; dans le deuxième, qui est localisé dans une élégante gentleman-room, la discussion sur les causes sociales du comportement revêt des signes réalistes ; et dans le troisième, de nouveau prédominent des marques iconiques d'origine chrétiennes et les questions posées s'apaisent dans le dénouement thématique.
La fable du drame de Tucić est considérablement simplifiée car les conflits entre les personnages se fondent sur une recherche d'idéal, partant d'exubérance de doutes et de renoncement à la foi et allant jusqu'à l'approbation de sa protection et l'attente de la rédemption. Étant donné que Demetrije est le porteur de l'action, et que dans la conception de son personnage s'entrevoit l'exaltation néoromantique à laquelle sont enclins les symbolistes, mais aussi des indices de réalisme et de naturalisme (la lutte entre un individu et la société), cet éclectisme stylistique devient le problème esthétique fondamental de Golgotha. Il pourrait aussi expliquer l'indétermination de  l'amour de Demetrije envers la Femme : il apparaît dans le drame exclusivement comme idéal de son désir, sinon il provoque l'antagonisme entre des notions spirituelles et physiques qui peut se résoudre seulement par la mort en tant que preuve de l'impossibilité de la purgation de cette dualité morale. Le personnage de Demetrije est le seul à posséder une fonction dramatique. Lui et la Femme sont des symboles stylisés de l'invention dramatique de Tucić et leur statut n'exige pas de les dessiner d'une manière plus complexe, tandis qu'au contraire du Père Makarije, le propagateur de l'enseignement du Christ dans le monde d'ici-bas, les conceptions idéelles du frère Apolonije et du gardien du monastère Peregrin évoluent partiellement suivant le développement de l'action du drame.
Milan Ogrizović a annoncé de façon visionnaire la force d'attraction durable et poétique de Golgotha. Après la lecture analytique de Boris Pavlovski comme texte d'inspiration symbolique et même symboliste, et le deffrichage de ses aspects d'avant-gardisme stylisé par Ivica Matičević, et particulièrement son classement du Golgotha de Tucić dans une série thématique qui commence par le drame L'Homme de Dieu de Begović, passe par Prpić, Ogrizović, Galović et Strozzi, et va jusqu'au Golgotha de Krleža, la prévision d'Ogrizović s'est réalisée.