Les comédies en prose du XVIIe siècle croate ou smješnice
 


Les smješnice¹ croates sont des comédies en prose apparues durant la seconde moitié du XVIIe siècle en Croatie (Dubrovnik et alentours) et ont connu leurs premières publications presque deux siècles et demi plus tard, l'une d'entre elles même encore aujourd'hui n'ayant toujours pas été publiée. Les œuvres nous sont ainsi parvenues sous la forme de manuscrits, parfois incomplets, sans titre,² sans nom d'auteur, avec des variantes pour un même texte selon les manuscrits redécouverts. Dans l'ouvrage aujourd'hui de référence O smješnicama & smješnice,³ les deux auteures/trices Zlata Šundalić et Ivana Pepić de l'université d'Osijek présentent l'état des recherches actuelles ainsi que dix comédies du XVIIe siècle connues à ce jour : Jerko Škripalo, Džono Funkjelica, Mada, Starac Klimoje, Ljubovnici, Lukrecija ili Trojo, Šimun Dundurilo, Beno Poplesija (Robinja), Pijero Muzuvijer, Sin vjerenik jedne matere (cette dernière sous forme manuscrite est livrée sur cd).

          Plusieurs thèses différentes existent sur la paternité de ces textes. Le nom de Petar Kanavelić⁴ est régulièrement mentionné par certains chercheurs au point qu'on a pu parfois parler de « kanavelićomanie » (kanavelićomanija) dans l'historiographie littéraire croate. Les noms d'autres écrivains sont ailleurs mentionnés comme le Dubrovnikois Frano Radaljević (+1667), Džanluka Antica (+1688), Sigismund (Šiško) Menčetić le jeune (+1709), Ivan Sarov Bunić (+1712), parfois le nom de Ignat Đurđević ou encore beaucoup d'autres dont ne reste aujourd'hui que le nom mais dont l'activité littéraire nous est totalement ignorée. Une deuxième thèse prétend ne trouver dans ces comédies qu'un reflet populaire de la commedia dell' arte, et par là leur nie alors une quelconque autonomie littéraire. Et d'après une troisième thèse, à laquelle la recherche est plus encline aujourd'hui, les comédies croates du XVIIe siècle sont d'origine autochtone, avec des mélanges de certains schémas issus des comédies improvisées italiennes. La paternité pourrait être pour cette thèse celle de plusieurs auteurs (interprètes, organisateurs, dirigeants de compagnie d'amateurs) ; l'idée donc que les comédies baroques croates seraient le résultat d'un travail collectif et leurs auteurs vraisemblablement de simples amateurs.
         Slobodan Prosperov Novak explique pour sa part que les smješnice constituent un genre comique local qui s'appuie sur les ridiculose publiées en Italie à l'époque. Selon l'auteur, les ridiculose étaient la dernière production du théâtre érudit, toutes ces comédies écrites et retranscrites qui ont connu leur apogée à la Renaissance, tandis que les smješnice croates étaient une réaction à l'expérience à la commedia dell' arte plus moderne et non écrite. « Dans les smješnice se sont heurtées deux expériences différentes mais pas incompatibles ; la gestuelle non-écrite et la fixation textuelle ».⁵ Cependant une correspondance s'est établie dans les smješnice avec différentes traditions littéraires que l'on ne peut réduire uniquement à la comédie savante et à la commedia dell' arte puisque des éléments de la tradition comique ragusaine interviennent aussi (références à l'œuvre de Marin Držić ou de Martin Benetović de Hvar par exemple).
         Le moment de l'apparition des smješnice reste encore une question ouverte. De dix comédies, la date exacte de représentation est connue seulement pour l'une d'entre elles qui par ailleurs est aussi celle qui n'a pas été publiée à ce jour (Sin vjerenik jedne matere / Le fils fiancé d'une mère). Cependant des données internes au texte permettent parfois de dater approximativement ou plus précisément certains textes : les accidents naturels (tremblement de terre de 1667 dans Džono Funkjelica), des phénomènes naturels (la comète de 1680-81 dans Pijero Muzuvijer), des événements sociaux (guerre entre Français et Allemands en 1689 dans Šimun Dundurilo), la mention de personnalités ragusaines effectives (dans Jerko Škripalo), etc. sont autant d'éléments qui intéressent l'historiographe.
         Les smješnice, ridiculose, bufonarije⁶ ou plus simplement les comédies en prose de la seconde moitié du XVIIe siècle ont fait l'objet d'une attention différente dans l'histoire de la littérature classique croate : dans leurs travaux, certains chercheurs ne les ont pas même mentionnées tandis que d'autres leur accordaient une place d'importance. On leur a reproché leur construction et leurs personnages stéréotypés, une mauvaise dramaturgie, des dialogues superficiels, un humour poussif, bref que tout s'y trouvait exagéré.
         Mais alors que la vieille critique littéraire avait tendance à la sévérité à l'égard des smješnice, on note ces dernières années qu'elles connaissent une réévaluation plus favorable : leur réalisme lié à la vie quotidienne dans la société ragusaine, la redécouverte de la langue populaire dans ses maximes et ses expressions, une reconnaissance d'un humour plus travaillé qu'on ne l'avait d'abord prétendu...
        

« Une lecture attentive des smješnice croates a montré que le rire n'est pas seulement lié aux jurons, au zoomorphisme et aux relations grossières entre les personnages (arrosage de contenu de pots de chambre, allusions sexuelles), mais qu'il est également réalisé à un niveau supérieur et se rattache à l'actualité des thèmes, des personnages et des relations, à un comique corporel, au rythme des événements scéniques, au ridicule des occupations des personnages, à une confusion entre essentiel et inessentiel... »⁷

         Lire aujourd'hui ces comédies du XVIIe siècle n'est pas une mince affaire car le lecteur se confronte souvent avec des termes mal connus ou inconnus (dialectaux ou archaïques) mais aussi avec des idiomes étrangers (romanismes, italianismes, faux latin, sabirs variés), les langues étrangères servant souvent le comique des textes mais témoignant aussi de la place de Dubrovnik dans la Méditerranée d'alors⁸. Cependant, ce genre dramatique qui a parfois plus ou moins essaimé au cours des siècles suivants dans la littérature dramaturgique dubrovnikoise en particulier et croate en général mériterait peut-être d'éveiller davantage notre curiosité.⁹


 

                                                                                                                                                                                                   Nicolas Raljević

¹ Smiješno : 1. adv. risiblement, ridiculement; 2. n. ridicule ; smiješnost : ridicule, comique ; smješkati : sourire, ricaner ; smješljiv : adj, rieur, qui aime à rire, enjoué, gai, joyeux, jovial. (D'après Dictionnaire croate-français, Jean Dayre, Mirko Deanović, Rudolf Maixner, éd. Dominović, Zagreb, 1996.) Auparavant qualifiées de comédies de la Renaissance (renesansne komedije) ou de comédies érudites dérivées (derivirane eruditne komedije), le terme de smješnice apparaît pour la première fois dans l'historiographie littéraire croate sous les plumes de Slobodan Prosperov Novak et Josip lisac en 1984. En français, le terme de drôleries désignerait peut-être de la façon la plus proche ce genre théâtral populaire à Dubrovnik à l'âge classique.

 

² Seuls deux textes ont conservé leur titre d'origine : Le vieux Klimoje (Starac Klimoje) et Šimun Dundurilo, tandis que les autres œuvres ont généralement reçu de la part des premiers chercheurs le nom d'un des personnages principaux ou un titre en référence à l'intrigue.

 

³ O smješnicama & smješnice, Zlata Šundalić et Ivana Pepić, Zrcalo prošlosti, Osijek, 2011. J'ai très largement recours à cet ouvrage dans ce texte de présentation.

 

⁴ Petar Kanevelić (ou Kanavelović, Kanaveli, Canaveli, Canavelli, De Canavellis), poète et dramaturge (Korčula, 27 décembre 1637 - Korčula, 16 janvier 1719). Dans un premier temps, pas moins de vingt comédies lui ont été attribuées. Il est indéniable cependant qu'il est l'auteur du drame ecclésial La Passion du Christ (Muka Isukrstova), des tragi-comédies Vučistrah et Zorislav, de la pastorale Le fidèle berger (Vjerni pastijer), du drame de la cantate Vénus, Cupidon, Mars, Hélène et Pâris (Venere, Kupido, Marte, Elena i Paride), et très probablement d'après Miljenko Foretić (Hrvatski biografski leksikon, 2009 : hbl.lzmk.hr) de la tragi-comédie L'heureuse captivité (Sužanjstvo srećno), de la comédie Andro Stitikeca et de la comédie Šimun Dundurilo.

 

⁵ Novak, Slobodan Prosperov, 1999, Povijest hrvatske književnosti. Od Gundulićeva « poroda od tmine » do Kačićeva « Razgovora ugodnog naroda slovinskoga » iz 1756, tome III, Antibarbarus, Zagreb. P ; 564. Cité dans O smješnicama & smješnice, p. 20.

⁶ Ce dernier terme généralement utilisé par ceux qui leur accordent un moindre intérêt littéraire.

 

O smješnicama & smješnice, Zlata Šundalić et Ivana Pepić, Zrcalo prošlosti, Osijek, 2011, p. 51.

 

⁸ La transcription des propos étrangers (le plus souvent l'italien) dans les smješnice est généralement effectuée d'après la phonétique croate. Parfois, ces propos sont aussi déformés par l'utilisation quotidienne des habitants de Dubrovnik et pas toujours immédiatement reconnaissables. À titre personnel, de la même manière que j'ai conservé les patronymes d'origine dans leur transcription croate, j'ai fait le choix de respecter l'orthographe des manuscrits originels dans mes travaux de traduction sur ces passages en une langue étrangère. (NdT).

 

⁹ Un exemple parmi d'autres : la comédie Andro Štitikeca inspirée de l'œuvre de Molière est aujourd'hui présentée comme une forme transitoire des smješnice au genres croates des « françaiseries » (frančezarije).