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BEGOVIĆ ET OVIDE : MYRRHA

 

Boris Senker

 


1

 

 

Begović a écrit le drame en trois actes Myrrha, à en juger par sa lettre non datée au directeur de la revue zagréboise Život, Milovoj Dežman, « lu devant une vingtaine de personnes (et deux curés!) » à Split en l'année 1901 ou 1902 (cf Žeželj 1980 : p.61), c'est-à-dire à l'époque où il était étudiant au Velika realka¹, participait aux travaux du Club littéraire et artistique et avait déjà acquis une réputation littéraire, mais suscitait aussi des réactions contradictoires, de « canzoniere moderniste costumé » du Livre de Boccadoro, publié sous le pseudonyme de Xeres de la Maraja (cf Kravar 1997). Le peintre Emanuel Vidović, membre également du Club littéraire et artistique, « s'est souvenu de cette lecture du drame Myrrha 34 années après qu'il ait été publié à Prague » (cf Žeželj 1980 : p.52). La pièce est publiée en 1902² en tant que cinquième volume du recueil d'instruction et de divertissement que dirigeait et publiait Vladimir Jelovšek, étudiant en médecine, poète et membre du mouvement esthétique, pas sous son nom d'auteur mais sous le pseudonyme de Stanko Dušić, l'un des nombreux pseudonymes que Begović a utilisés, particulièrement au début de son œuvre littéraire.³

     Étant donné que l'autographe ne se trouve pas dans le Fonds des manuscrits de Milan Begović conservé au Département d'histoire de la littérature croate de l'Académie croate des sciences et des arts, et comme l'édition de Prague n'a pas été suivie d'autres, Myrrha jusqu'en l'année 2005, quand le drame fut publié dans le troisième volume des Œuvres complètes de Milan Begović, sous la direction de Tihomil Maštrović, ne pouvait se lire que dans cet ouvrage rare. La pièce n'a jamais été jouée au théâtre, du moins professionnel, et il n'est donc pas étonnant qu'elle ait reçu un accueil négligeable, et le peu qui en a été écrit est loin d'en être élogieux. Le secrétaire principal de la Matica Srpska⁴, Milan Savić émis un avis extrêmement négatif sur le texte de Begović. En effet, Begović en 1902 a offert Myrrha à l'édition de l'Annuaire de la Matica Srpska, mais Savić dans une critique publiée dans Travail et registre de la Matica srpska a suggéré que le texte ne soit pas publié « pour des raisons morales parce qu'il décrit un inceste, et cela de plus d'une manière qui est répugnante et abjecte » (Maštrović, 2005 ; p.318). Lors de la publication de l'édition de Jelovšek, le texte fut mal accueilli par Antun Gustav Matoš, qui n'était par ailleurs pas du tout favorable à Begović :
     « Pour nous satisfaire, un tel auteur devrait connaître dans les moindres détails les circonstances de l'époque, il devrait être archéologue, historien, géographe. Par dessus tout, l'auteur de Myrrha devrait être un habile et profond psychologue, car il décrit la tragédie de l'inceste, soit le processus moral le plus complexe et le plus rare, le thème d'un Sophocle, un Byron, d'un Shelley » (Cité dans Maštrović, 2005 ; p.320)

     Jakša Čedomil, de son vrai nom Jakov Čuka, a également livré une critique de la pièce en plusieursactes de Begović dans le Glasnik Matice dalmatinske, mais nous y reviendrons plus tard.

     Le regard des auteurs sur l'opus global ou dramatique de Begović, de Arsen Wenzelides à Vida Flaker, Branko Hećimović à Mirko Žeželj, ont également mentionné Myrrha, lui donnant une place aux côtés par exemple de Venus Vitrix et Le livre de Boccadoro, et prononcé à son sujet des jugements habituellement sévères ou modérément négatifs comme une œuvre de jeunesse fortement influencée par les lectures de Begović à cette époque. Josip Bogner, l'un de ces auteurs et l'un des meilleurs connaisseurs des travaux littéraires de Begović, particulièrement théâtraux, n'a pas jugé bon de la citer. « L'œuvre dramatique de Milan Begović commence véritablement avec Madame Walewska » de 1906, écrit ainsi Bogner en 1936 dans le Srpsko Književno glasniku, et il poursuit :
     « De manière générale, ce que Begović a entrepris avant cette pièce de théâtre [y compris Myrrha, dont il ne mentionne pas même le titre – note de B. S.] ne mérite pas davantage qu'une attention historico-littéraire. L'œuvre dramatique de Begović ne commence à acquérir une signification artistique qu'avec Walewska » (Bogner, 1993 ; p.237)

     L'étude « La Myrrha de Begović comme transfiguration de D'Annunzio » de Morana Čale-Knežević, publiée en 1998 dans le recueil des actes du colloque La Réception de Milan Begović, dirigée également pas Tihomil Maštrović, est remarquable. L'auteure établit des liens intertextuels entre les premières pièces de Begović et la tragédie Mirra d'Alfieri (1789) et les Métamorphoses d'Ovide, mais davantage encore avec les textes de Gabriele D'Annunzio, dont Begović, d'après son jugement, s'inspire tout en parodiant certains éléments. (cf. Čale-Knežević, 1998). Jakša Čedomil, déjà mentionné, dans son compte-rendu établit également un lien entre le texte de Begović et ceux d'Alfieri et d'Ovide :
     Le péché de Myrrha est un thème abordé par Ovide au Livre X des Métamorphoses et par Alfieri dans sa Tragédie.
     Cependant, à la différence d'Alfieri chez qui sa Mirra tente de contenir sa passion secrète tout au long de quatre actes, et après l'avoir finalement avouée à son père, se suicide dans le cinquième acte de son épée, sans commettre d'inceste, notre Dušić a été plus audacieux, il est revenu à Ovide, a abandonné tout ce qui chez celui-ci, d'humain et de naturel dans le sentiment, étire en trois actes ce qu'Ovide a condensé cent fois plus joliment en 140 vers, et a ainsi écrit un drame sans rien de dramatique, un drame qui ne mérite pas le nom de drame, tout comme on ne peut pas du tout parler d'une œuvre littéraire, mais plutôt d' œuvre perverse d'un point de vue esthétique, littéraire et moral. (cf. dans Maštrović, 2005 ; pp.320-321).

2

 


Racontée en un peu plus de 140 vers – du chant X, vers 298 à 502 ou 524 – l'histoire d'amour de la belle Myrrha pour son père Cinyras, roi de Chypre et prêtre d'Aphrodite, recèle un potentiel dramatique considérable, et un analyste un peu ouvert sur le récit d'Ovide peut reconnaître ces « cinq parties » de Freytag⁵, voire aussi les « trois points » de la soi-disant « construction pyramidale du drame » (cf. Senker, 2010 ; pp.212-213). Ovide annonce l'histoire de Myrrha et Cinyras⁶ par un avertissement aux auditeurs de l'horreur qui va suivre :

     De cette fille naquit Cinyras, qui, s'il n'avait pas eu d'enfant, aurait pu être compté parmi les mortels heureux ; je vais chanter une affreuse histoire ; retirez-vous jeunes filles ; pères de famille, retirez-vous ; ou bien, si mes chants ont des séductions pour vos cœurs, n'ajoutez point foi à ce récit ; ne croyez pas au forfait, ou, si vous y croyez, croyez aussi au châtiment. (Métamorphoses, X, 298-303)
     Le passage se termine par la description de sa métamorphose en un arbre auquel elle donna le nom :
     […] car, tandis qu'elle parle encore, la terre recouvre ses pieds ; leurs ongles se fendent et il en sort, s'allongeant obliquement, des racines qui servent de base à un tronc élancé ; ses os se changent en un bois solide, où subsiste, au milieu, la moelle ; son sang devient de la sève ; ses bras forment de grosses branches ; ses doigts, de petites ; une dure écorce remplace sa peau. Déjà l'arbre, en croissant, avait pressé son sein et son lourd fardeau ; après avoir écrasé sa poitrine, il se préparait à recouvrir son cou ; elle ne voulut pas attendre davantage ; allant au devant du bois qui montait, elle s'affaissa sur elle-même et plongea son visage dans l'écorce. Quoiqu'elle ait perdu avec son corps tout sentiment, elle continue à pleurer et des gouttes tièdes s'échappent de l'arbre. Ses larmes ont un grand prix ; la myrrhe, distillée par le bois, conserve le nom de celle qui la donne ; on parlera d'elle dans la suite des âges. (489-502)

      De l'arbre est né Adonis, « fils de sa sœur et de son grand-père » (520-521), qui « charme aussi Vénus et se venge sur elle » (524)
     Entre les naissances de Cinyras et d'Adonis, Ovide développe une intrigue dans laquelle, comme il a été dit, les outils de l'analyse dramaturgique traditionnelle propres à la période de création de Myrrha de Begović peuvent être appliqués.
     Dans une courte introduction, il est raconté que Myrrha, « le sent bien ; elle combat son amour infâme » (319) et prie les dieux : « prévenez un inceste, opposez-vous au crime que je médite » (322). En même temps, elle cherche pour elle-même une justification dans le monde animal, trouvant dans la pure naturalité des exemples de tels liens ; cependant — et c'est là un thème relevant de l'anthropologie et de la culturologie - « Les scrupules de l'homme ont créé des lois méchantes et ce que la nature permet, des arrêts jaloux le défendent » (329-331). En raison de ces lois et de la colère des « trois sœurs qui ont de noirs serpents pour chevelure » (349), qui pourrait la rattraper à cause de cet amour incestueux, elle s'efforce de réprimer sa passion et de la maintenir dans les limites de ce qui est désirable : « Loin de moi, espoirs interdits ! Ce prince est bien digne que je l'aime, mais comme mon père. » (336-337).

     Dans la progression de l'intrigue, Ovide introduit Cinyras, qui souhaite marier Myrrha
« devant la foule des prétendants » (357). À la question de savoir quel type d'époux elle désire, elle répond par cet aveu : « Un homme qui te ressemble » (364). Cinyras ne saisit pas le sens véritable de cette confession ; au contraire, elle le flatte. « Garde-moi toujours, reprend-il, le même amour filial » l'encourageant ainsi par inadvertance.
     C'est alors que survient le point culminant du drame intérieur. Myrrha est déchirée par des sentiments contradictoires :
     « La nuit avait accompli la moitié de sa course ; le sommeil avait détendu les soucis et les corps des mortels ; mais la fille de Cinyras veille toujours, en proie à une flamme indomptable, et elle revient sans cesse à ses désirs insensés ; tantôt elle désespère, tantôt elle est prête à tout oser ; elle est partagée entre la honte et la passion et elle se demande quel parti elle doit prendre » (368-372).

     Consciente de ne pas pouvoir vaincre cet amour, elle choisit la mort comme unique solution. Elle se prépare au suicide.

    Dans la phase de l'action correspondant au déclin (ou au retournement) du schéma de Freytag, un troisième personnage clé est introduit : la Nourrice. Réveillée par le bruit dans la chambre de Myrrha, elle commence par trancher le nœud coulant au cou de la jeune fille, puis, en alternant les supplications et la menace de révéler aux parents sa tentative de suicide, elle finit par lui extorquer l’aveu de son amour pour son père. L’aveu n’est pas totalement formulé — Myrrha exprime simplement une certaine jalousie envers sa mère par ces mots : « Oh ! Que ma mère est heureuse d'avoir un tel époux ! » (423), — mais la Nourrice comprend de quel type d'amour il s'agit, et « un frémissement pénètre jusqu'à la moelle des os dans ses membres glacés » (424). Bien qu’elle soit horrifiée par un tel amour et qu’elle aimerait que Myrrha puisse « bannir, si c'est possible, cet amour abominable » (426-427), la vie de la jeune fille lui est plus précieuse que tout : « Vis donc, dit la nourrice, tu auras ton... : elle n'ose pas dire - ton père ; elle se tait, non sans prendre les dieux à témoin de sa promesse » (429-430).
     Lors de la catastrophe, la Nourrice devient un personnage actif. Profitant de la fête de Cérès et de l'absence de la mère de Myrrha du palais, elle informe Cinyras qu'une jeune fille est éprise de lui, « il demande quel est son âge : celui de Myrrha, répond-elle » (441), et celui-ci demande qu'on la lui amène. C'est alors l'instant de l'ultime tension, comme dirait Freytag : l'hésitation de Myrrha, ses scrupules, sa peur et son désir de renoncer ; mais la Nourrice l'introduit dans la chambre de son  père et la livre à Cinyras,

     « […] tiens, dit-elle, la voici ; elle est à toi, Cinyras ; et elle unit leurs corps maudits. Le père reçoit l'enfant de ses entrailles dans sa couche impure ; il apaise les craintes de la jeune fille et s'efforce de la rassurer. Peut-être même, usant des droits de l'âge, lui dit-il ma fille ; peut-être lui dit-elle mon père, ainsi rien ne manque à l'inceste, pas même les noms » (463-468).

     Lorsque, après plusieurs nuits d'obscurité, la lune éclaire le visage de Myrrha, son père la reconnaît et tire son épée pour la tuer ; mais elle s'enfuit et erre pendant neuf mois. Avant de donner naissance à Adonis, elle supplie les dieux de la punir en l'exilant tant du monde des morts que de celui des vivants — « je ne veux pas souiller les vivants en restant dans ce monde, ni, morte, ceux qui ne sont plus » (485-486) — et elle est alors métamorphosée en arbre.

3

 


Begović a suivi le récit d'Ovide, comme l’avait déjà affirmé Jakša Čedomil ; cependant — et sur ce point en tant que l'un de ses premiers critiques il a raison, du moins au sujet d'une « pièce bien faite » fondée sur une intrigue dynamique – « il a écrit un drame dépourvu de tout élément dramatique, un drame qui ne peut porter le nom de drame ». La Myrrha de Begović est véritablement un drame d'état, de situation et d'atmosphère, et non d'action, et encore moins de ce conflit dramatique auquel la théorie en vigueur à son époque identifiait le théâtre. Certes, il se passe des choses au cours de ses trois courts actes. D'abord, le Prince oriental, l'un des nombreux prétendants, parle de son amour et de son intention d'enlever Myrrha s'il n'a pas d'autre moyen de la conquérir. Ensuite, la mère, Cenchréis, et la Nourrice s'entretiennent de la mélancolie de Myrrha. La mère exige de la Nourrice qu'elle découvre discrètement la vérité sur les raisons de cet état, puis elle donne au Prince des instructions sur la manière de lui faire la cour. Enfin, Myrrha entre en scène, en proie à la souffrance. Se confiant à la Nourrice, elle lui raconte un rêve qu'elle doit accomplir car elle le perçoit comme un commandement divin — perception que partage sa vieille confidente — et lui annonce qu'il lui est ordonné de concevoir un enfant avec son père. Et avec le père, « C'est pourquoi, qu'il n'y ait en ton enfant que ton propre sang, Myrrha. » (I, 4). S'ensuit une brève rencontre avec Cinyras, qui lui offre de riches présents, alors qu'elle ne désire qu'un baiser. Ce n'est qu'après cette rencontre qu'elle prononce une phrase qui, bien que non littérale, est empruntée à Ovide, mais n'a pas la même fonction que chez le poète romain, n'étant qu'une expression de jalousie : « Ô heureuse ma mère dans son hyménée ! » (I, 6). L'acte se termine par la prise de conscience, de la part de Myrrha et de la Nourrice, que le décret des dieux doit être accompli.
     Le deuxième acte se compose de longs dialogues entre le Prince et un autre amoureux de Myrrha, le jeune berger Tityros, puis entre Tityros et la Nourrice. S'ensuivent les avances infructueuses de Tityros à Myrrha et son invitation à quitter la cour pour partir avec lui dans la montagne, où elle sera entourée de faunes, de nymphes et d'une nature intacte ; ce qu'elle refuse tout en lui promettant de lui rendre visite une dernière fois. Viennent ensuite les dialogues de Myrrha avec sa mère, à qui elle refuse de se confier, et avec son père qui lui décrit les prétendants qu'elle rejette les uns après les autres. Deux répliques, de prime importance, sont d'Ovide : « Mais quel mari voudrais-tu, Myrrha ? - Quelqu'un qui serait comme toi » (II, 7). L'acte se termine par le message confidentiel de la Nourrice annonçant qu'une beauté inconnue — « Selon la taille et la face, comme la propre sœur de notre Myrrha. » (II, 8) — souhaite passer la nuit avec lui. Cinyras accepte.

     Begović a déplacé la tentative de suicide de Myrrha, signe d'hésitation et de crise, au début d'un troisième acte extrêmement court, alors que la Nourrice a déjà tout appris et tout organisé. Chez Begović également, la Nourrice empêche Myrrha de mettre son projet à exécution, l'encourage, ne lui permet pas de renoncer, invoque la volonté des dieux qui est au-dessus de toutes les lois humaines et la conduit jusqu'à la porte de la chambre de Cinyras, avec là encore une citation presque littérale d'Ovide : « Un pas de plus – encore, comme cela. Nous y arrivons ! » (III, 2). Myrrha entre dans la chambre de son père ; il s'ensuit une longue pause durant laquelle on n'entend que « la musique de Tityros à la flûte [...] une belle modulation sur un air grec » (III, 2). Dans la troisième et dernière scène, Cinyras fait sortir Myrrha et prend congé d'elle. À ce moment-là, à l'instar du Cinyras d'Ovide dans la alcôve, il lui dit à un moment « ma fille », et elle lui répond « mon père ». Cinyras, encore sous le coup de l'amour, célèbre Aphrodite, « Cypris-mère », comme tous l'appellent. Il conduit Myrrha, qui s'est abandonnée à « une sorte de rêverie insensible » (III, 3), jusqu'à la fenêtre et la reconnaît à la lumière de la lune. Il cherche une épée pour la tuer, trouve une lance, mais elle s'enfuit en implorant : « Sauve-moi, Cypris ! » Le drame se termine par Cinyras jetant la lance derrière Myrrha, tout en la maudissant et en implorant : « Meurs ! Ah – ton coeur est endurci comme celui d'un serpent – qu'un sanglier furieux te mette en pièces ! [...] Dieux ! Pitié ! » (III, 3).

     Le Mandant (Suvin) ou l'Adressant (Ubersfeld) d'Ovide sont les Érinyes : « Cupidon lui-même assure que ce ne sont point ses traits qui t'ont blessée, Myrrha ; il proteste que ses torches ne sont pour rien dans ton attentat. C'est une des trois sœurs qui, portant un brandon du Styx et des serpents gonflés de venin, te l'a inspiré ; haïr son père est un crime ; l'aimer ainsi est un crime encore plus grand que la haine. » (X, 311-315)
     Chez Begović, c'est Aphrodite, Cypris, qui exige de Myrrha dans un rêve qu'elle conçoive avec son père le futur « un jeune homme, plus beau qu'aucun autre », que Zeus lui a promis. L'auteur trouve une justification apparente chez Ovide, mais ce qui, chez Ovide, relève des pensées de Myrrha — sa tentative de trouver une excuse à son « amour abominable » —, devient chez Begović les paroles d'Aphrodite, la loi divine : « Tout pour l'amour et la beauté, Myrrha ! Que les lois humaines ne te dérangent pas : elles sont injustes, vaines et égoïstes, elles sont passagères. La beauté et l'amour sont éternels : seul est un péché ce qui ne les sert pas. »

¹ Établissement d'enseignement secondaire spécialisé dans les sciences et les langues modernes. (NdT)
² Coïncidence ou non, un an après le drame de Begović en 1901, au concours pour la bourse artistique française Prix de Rome, Maurice Ravel et André Caplet ont composé chacun leur propre cantate Myrrha sur un texte de Fernand Beissier (cf https://en.wikipedia.org/wiki/Myrrha ; https://data.bnf.fr/en/14793577/maurice_ravel_o_29/ ; https///www.bbc.co.uk/music/artists/698d6fa5-003a-46d3-aflc-12298f4ef94a, consulté le 10 décembre 2018). Au domicile de Begović, grâce à sa première épouse, la pianiste Paula Goršetić, on jouait de la musique et suivait les événements musicaux et il n'est pas impossible que'aient été mentionné dans les conversations aussi cette cantate sur le thème de l'amour incestueux.
³ Outre les deux pseudonymes cités, Begović a signé certains textes aussi en tant que Tugomil Cetinski, Esop s Griča, Hipolit, Malvolio et Petronius (cf Hećimović 1983).
⁴ La Matica srpska est l'institution scientifique et culturelle la plus ancienne du peuple serbe, créée à Budapest.

⁵ Les « parties » de Freytag sont en fait des étapes de l'intrigue dramatique : introduction, ascension, apogée, chute/retournement, catastrophe, et les « points », à savoir les « instants dramatiques » : le moment stimulant, le moment tragique et le moment de la tension ultime.
⁶ Boris Senker se sert ici de la traduction croate des Métamorphoses d'Ovide de Toma Maretić – j'ai recours à la traduction française de Georges Lafaye, Gallimard, 1992. (NdT)

Références littéraires :


Begović, Milan. 2005, Myrrha: drama u tri čina. Drame I. Sabrana djela Milana Begovića, svezak treći. Présenté par Maštrović, Tihomil. Maison d'édition Ljevak – Hrvatska akademija znanosti i umjetnosti. Zagreb.
Bogner, Josip. 1993, Milan Begović. Studije i portreti (Etudes et présentations). Présenté par Bogner-Šaban, Antonija. Matica hrvatska – Hrvatska akademija znanosti i umjetnosti, Centar za znanstveni rad. Vinkovci.
Čale-Knežević, Morana. 1998, Begovićeva Myrrha kao D'Annunzijeva preobrazba (Myrrha de Begović comme transfiguration de D'Annunzio). Recepcija Milana Begovića: zbornik radova s međunarodnoda znanstvenog skupa povodom 120. obljetnice rođenja Milana Begovića, Zagreb –Zadar, 5.- 8. prosinca 1996. (Réception de Milan Begović : actes du colloque scientifique international organisé à l’occasion du 120e anniversaire de la naissance de Milan Begović, Zagreb – Zadar, 5-8 décembre 1996). Présenté par Maštrović, Tihomil. Hrvatski studiji Sveučilišta u Zagrebu – Zavod za povijest hrvatske književnosti HAZU u Zagrebu – Hrvatsko filološko društvo Zadar. Zagreb – Zadar.
Hećimović, Branko. 1983, Begović, Milan. Hrvatski biografski leksikon (Lexique biographique croate - édition en ligne: http://hbl.lzmk.hr/clanak.aspx? id=1592, consulté le 9décembre 2018)
Kravar, Zoran. 1997, Knjiga Boccadoro i modernistički kostimirani kanconijer (Le livre de Boccadoro et le canzoniere moderniste costumé). Zbornik radova sa skupa Milan Begović i njegovo djelo (Actes du colloque Milan Begović et son oeuvre). Présenté par Soldo, Josip Ante. Općina Vrlika
– Matica Hrvatska. Vrlika – Sinj.
Maštrović, Tihomil. 2005, Begović, Milan. Drame I. Sabrana djela Milana Begovića, svezak treći. Uredio Maštrović, Tihomil. Maison d'édition Ljevak – Hrvatska akademija znanosti i umjetnosti. Zagreb.

Žeželj, Mirko. 1980, Pijanac života: životopis Milana Begovića (L'ivrogne de la vie : Biographie de Milan Begović). Znanje. Zagreb.

 

 

Résumé :

Milan Begović a publié sous pseudonyme sa pièce en trois actes Myrrha en 1902 à Prague. Jamais représentée au théâtre et imprimée en Croatie seulement en 2005 dans le troisième volume des Œuvres complètes de Milan Begović, Myrrha n'a suscité qu'un modeste écho critique. Begović emprunte l'intégralité de la trame de sa pièce au chant X des Métamorphoses, reprenant également à Ovide ses trois personnages principaux — le roi Cinyras, sa fille Myrrha et sa nourrice — ainsi que les relations qui les unissent. Il individualise les nombreux prétendants de Myrrha à travers les personnages du Prince oriental et du berger Tityros, absents chez Ovide. Il interrompt l'action immédiatement après la scène de reconnaissance, qui survient dans le drame à la fin de l'unique rencontre amoureuse entre Cinyras et Myrrha. Enfin, cette passion incestueuse de la fille pour son père, qu'Ovide attribuait à l'action de l'une des Érinyes, est ici interprétée comme la conséquence d'un rêve dans lequel Aphrodite ordonne à Myrrha de concevoir Adonis avec son père, formulant ainsi le principe esthético-éthique fondamental de la pièce : « Tout pour l'amour et la beauté, Myrrha ! [...] La beauté et l'amour sont éternels : seul est un péché ce qui ne les sert pas. »

 

Traduction de Nicolas Raljević
Mai 2026.

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